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Dans les côteaux vendômois, l’art de « s’y retrouver »

Cheval dans les vignes

© PhotoAlto via AFP

Xavier Patier - publié le 27/11/21

Depuis les côteaux vendômois, notre chroniqueur, l’écrivain Xavier Patier, raconte une rencontre étonnante, surgie du fond des âges, qui nous livre une belle leçon de vie.

Dernière promenade dans les collines du Vendômois. Nous marchions dimanche après-midi midi, Brigitte et moi (et notre chien), dans les chemins de vignes qui montent faiblement au-dessus des rives du Loir et semblent se lancer sans y croire à l’assaut d’un ciel gris de novembre. Aucune présence humaine. Aucun bruit. Au-dessus de nous, il n’y avait que des ramiers attardés pour jouer le rôle d’oiseau : gris foncé sur gris clair. 

Sous nos pieds, la terre mouillée pleine de cailloux était grise, elle aussi. Le Vendômois en automne est une exposition temporaire de toutes les notes de gris que la nature propose : gris perle en haut, gris taupe en bas, gris souris dans les vignes, gris ardoise des toitures de la ferme à l’horizon, gris anthracite des arbres au bord de la rivière couleur de plomb.

Un concentré de très vieille France

Nous marchions lentement, cérémonieusement, couverts de lourds manteaux, genre De Gaulle en Irlande après le référendum perdu. Autant ne pas le cacher : nous cherchions un vigneron. Nous étions curieux de découvrir sur pièce et sur place, comme disent les vieux inspecteurs des finances, ce Pineau d’Aunis, cépage local décrié — injustement paraît-il — qui produit des vins gris, eux aussi. Les Vendômois boivent du vin gris par temps de brouillard et nous avions décidé de faire comme eux. Nous marchions, envahis d’une volupté mélancolique : le concentré de très vieille France figé dans un après-midi de novembre qui nous entourait, aquarelle d’autrefois dont nous étions deux minuscules personnages, plus un chien blanc et orange dans un coin en bas du tableau, nous serrait le cœur sans nous accabler. 

Il était donc encore possible de vivre dans la nature sans faire semblant.

Nous commencions à descendre de la colline quand le miracle est arrivé. Dans un silence total, un grand cheval montait vers nous entre les vignes. Au début, ses oreilles seules dépassaient au-dessus des rangées. Oreilles grises. Le cheval approchait. Une nuée de vapeur avançait avec lui. Derrière lui bientôt apparut notre vigneron. Il conduisait la charrue. Il avançait pas à pas, concentré, les yeux fixés sur la croupe du cheval, lui murmurant des mots doux, mains serrées sur les manches de son instrument, rênes enroulées autour des épaules. Son chien batifolait autour de l’attelage ; il fit connaissance avec le nôtre sans incident diplomatique. L’homme s’arrêta en nous voyant. Il fallait dire quelque chose. 

« Vous avez un beau cheval !

— D’abord, bonjour. Une jument. Percheronne grise. Cinq ans.

— Et vous travaillez sans tracteur ? 

— Sur cette parcelle, oui : un hectare par jour. C’est long mais les vignes n’aiment pas les roues qui tassent le sol. Je m’y retrouve. » 

« Tels que nous étions »

« Je m’y retrouve. » Il était donc encore possible de vivre dans la nature sans faire semblant. Il était donc possible de vivre d’un travail ancestral et de s’y « retrouver ». Il était possible que ce cheval de labour ne fût pas un outil de communication, mais bien une solution ingénieuse de travail, comme il y a mille ans. Notre vigneron s’y retrouvait et nous aussi, nous retrouvions tels que nous étions, parlant du temps qu’il fait avec un homme comme nous, et qui semblait sortir d’un livre d’heures médiéval.

Il a fallu goûter le vin gris de cet homme. Je ne vais pas me lancer, qui plus est sur Aleteia, dans une note de dégustation. Je me bornerai à dire que le vin ressemblait à ce que nous avions contemplé.

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