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Décryptage

Xavier Patier : "Il existe historiquement une affinité singulière entre Dieu et la France"

Eric Feferberg / AFP

Laurent Ottavi - Publié le 25/09/20

Dans « Demain la France, tombeaux de Mauriac, Michelet, de Gaulle » (Éditions du Cerf), notre chroniqueur Xavier Patier raconte un renversement métaphysique. D’après lui, après la mort de ces trois grands hommes disparus la même année il y a tout juste cinquante ans, la France a refoulé les vertus théologales fondatrices, avec lesquelles il faut aujourd’hui renouer.

Xavier Patier est écrivain et il a également été le commissaire à l’aménagement du domaine national de Chambord. Parmi ses livres : Le roman de Chambord, (Editions du Rocher, 2006) et Heureux les serviteurs (Cerf, 2017). Xavier Patier est le petit-fils d’Edmond Michelet.  

Aleteia : Pourquoi affirmez-vous dans votre livre que De Gaulle incarnait l’espérance, Mauriac la foi et Michelet la charité, soit les trois vertus théologales fondatrices ? Qu’avaient-ils en commun ?
Xavier Patier : J’ai cherché à relire les mutations intervenues depuis les années 1970 à travers le prisme des vertus théologales : que sont devenues en cinquante ans la foi, l’espérance et la charité de la France ? La disparition simultanée de Mauriac, de Gaulle et Michelet, trois chrétiens d’une génération qui avait traversé le vingtième siècle, proposait une piste. Mauriac, c’était la foi. Son œuvre peut être récapitulée dans le titre d’un de ses livres : Ce que je crois. De Gaulle, c’était évidemment l’espérance. Il avait, en tant que chef de l’État, affirmé dans un discours avec une audace impossible aujourd’hui : « L’Église est éternelle et la France ne mourra pas. » Edmond Michelet, moins connu, représentait un idéal de charité en politique. Malraux le qualifie dans ses Antimémoires d’« aumônier de la France ». Les trois vertus ont été malmenées dans les années qui ont suivi la mort de ces trois hommes, qui avaient en commun leur qualité revendiquée de chrétien. Ils vivaient dans une France qui ne gaspillait pas son énergie à interroger sa propre identité, mais se projetait dans un idéal. 

Mauriac, Péguy et de Gaulle croyaient que la France a reçu une double vocation, une vocation de liberté et une vocation de chrétienté, et qu’elle devient malheureuse quand il lui arrive de l’oublier.

Comment définissez-vous cette affinité entre la France et Dieu ?
De Gaulle a écrit, parlant de Mauriac : « Qu’il s’agisse de Dieu, de l’Homme ou de la France, ou de leur œuvre commune que sont la pensée, l’action et l’art, son magnifique talent savait atteindre le fond des âmes. » Pour oser une formule pareille : « Dieu, l’Homme et la France et leur œuvre commune », il fallait assumer cette idée qu’il existe historiquement une affinité singulière entre Dieu et la France, née avec le baptême de Clovis, idée dont les trois disparus de l’automne 1970 étaient imprégnés. Ils étaient tous trois lecteurs de Péguy : ils croyaient que la France a reçu une double vocation, une vocation de liberté et une vocation de chrétienté, et qu’elle devient malheureuse quand il lui arrive de l’oublier. Inutile de souligner qu’en cinquante ans, le paysage mental des Français a complètement changé. Mon propos dans le livre est de décortiquer ce qui, dans le nouveau mal français, tient à l’oubli des idéaux portés en terre en 1970.

De quelle nature est le changement qui a suivi la mort de ces trois grands personnages et quelle a été sa portée ? Comment a-t-on déconstruit la foi, l’espérance et la charité ?
La foi, qui est en même temps un don et un combat, a commencé à se perdre bien avant le concile Vatican II. Les statistiques de la pratique religieuse le montrent. Cependant le mouvement de déchristianisation s’est accéléré à partir des années 1970. Cette crise de la transmission a débouché sur l’irruption du phénomène identitaire : le « Ce que je crois » affirmation fondatrice du temps de Mauriac, a cédé la place au « D’où parles-tu ? », question obsessionnelle de la génération 1968. Il est résulté un système mental radicalement différent, une société de quotas. La France orpheline de sa foi s’est morcelée. L’espérance aussi a disparu quand, à la même époque le « droit d’espérer », fondateur de nos débats politiques, s’est trouvé remplacé par un « devoir de désespérer » : le terrain était préparé pour laisser la place à un syncrétisme appelé « déclinisme », réconciliant Marx, Maurras et Aron. Enfin, la charité a été malmenée à son tour par les crises économiques qui se sont succédées à partir de 1973. 

Pour finir, un concept a surgi, le « populisme », mot qui donna la permission aux riches de mépriser les pauvres, à rebours de quinze siècles de chrétienté. La condamnation du populisme exprime le triomphe d’une bourgeoisie athée. Mais le propos du livre est de montrer que les trois vertus ne sont pas mortes : elles ont été refoulées, ce n’est pas la même chose. 

Vous ouvrez votre livre sur le récit de votre communion à genoux, qui résonne avec certains passages de François Mauriac. Vous racontez un éblouissement, comme si Jésus disait « reviens » à l’enfant que vous êtes resté. N’est-ce pas la métaphore de ce qu’il nous faudrait vivre pour renouer avec la vocation de la France ?
Peut-être bien. La nostalgie a mauvaise presse, mais une spiritualité qui ne ferait mémoire de rien serait stérile. Le pape Jean Paul II avait à ce sujet mis les pieds dans le plat dans un propos fameux : « France, fille aînée de l’Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Il a montré de manière prophétique, en pleine crise des trois théologales, que l’avenir de la France passait par un retour aux fondamentaux des origines. 

Quand on cesse de croire, d’espérer, d’aimer, on cesse d’agir.

En quoi « le retour aux trois vertus théologales est la voie qui permet de se mêler au siècle sans se renier », comme vous l’écrivez ?
Les vertus théologales sont qualifiées de mystiques, mais elles sont des guides précieux pour la vie dans le monde. Il n’y a rien de plus incarnées que la foi, l’espérance et la charité. Quand on cesse de croire, d’espérer, d’aimer, on cesse d’agir. Comme disait Pie XII, la politique est une forme supérieure de la charité. J’aurais beau me démener pour toutes les bonnes causes possibles, si je n’ai pas la charité, je perds mon temps, dit en substance saint Paul. Si je ne crois pas, je suis paralysé.

L’héroïsme du prêtre-pompier Jean-Marc Fournier et du colonel Arnaud Beltrame vous fait écrire que la foi est de retour. Ne faites-vous pas une généralisation abusive ? Qu’en est-il de l’espérance et de la charité ?
Généralisation abusive ? À ce compte, le christianisme tout entier repose sur une généralisation abusive. Le salut apporté une fois pour toute par le Christ, la communion des saints, ce n’est pas une généralisation abusive. Mais je comprends que vous suggérez autre chose, et que pour un signe isolé (on aurait pu en citer d’autres, les moines de Tibhirine, par exemple) il existe mille occasions de douter. L’espérance et la charité ne sont pas plus mortes aujourd’hui que lorsque les Armagnacs s’opposaient aux Bourguignons ou que Jeanne d’Arc était conduite au bûcher avec la complicité de la hiérarchie épiscopale. Il est vrai qu’elles sont comme étouffées par un mal d’une nature inédite, mais il entre dans la définition du mal de toujours nous sembler inédit. La France s’est refoulée elle-même, mais je suis persuadé que d’une manière ou d’une autre, dans vingt ans ou dans deux siècles, elle répondra à la question de Jean Paul II. J’en suis persuadé, ou plutôt je le crois.

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