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Bourvil : quand la modestie devient humilité

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Jean Adda / Ina / Ina via AFP

Portrait de l'acteur Bourvil riant aux éclats chez lui;

Henri Quantin - Publié le 23/09/20

"Sauver le monde, Bourvil ? Oui, mais à la manière des modestes, bien sûr. Avec des citrouilles et un théâtre de marionnettes plutôt qu’avec des gadgets. Sa force est d’être bon, pas Bond."

Le 23 septembre 1970, trois semaines après Mauriac, mourait André Raimbourg, alias Bourvil. Nouveau cinquantenaire posthume à commémorer. Nous ne tenterons pas de rapprochement acrobatique entre les deux hommes, même si l’œuvre romanesque de Mauriac contient plus d’un « drôle de paroissien ».

Modeste. Il y a des mots que certains hommes sauvent de l’usure. Modeste a beaucoup servi ; il a même pris un tour un brin condescendant, quand il désigne un milieu ou des résultats. En Bourvil, pourtant, la modestie donnait sa pleine mesure. Modeste, l’homme, qui laissait le comédien célèbre à la porte de chez lui, pour être avant tout époux et père. Jean Nohain, un des rares journalistes qui put obtenir un entretien chez lui, parce qu’il était d’abord un ami, rapporte une anecdote toute simple. À l’enfant qui est venu lui ouvrir, il lance : « Bonjour, Dominique Bourvil ? » L’enfant le regarde et rectifie gentiment : « Je ne m’appelle pas Dominique Bourvil… je m’appelle Dominique Raimbourg ! » À tort ou à raison, on imagine mal Johnny Halliday apprendre à son fils David qu’il s’appelle seulement Smet.

« Et Gabin, alors ? »

Le succès du comédien Bourvil, aux yeux de l’homme André Raimbourg qu’il avait su rester, frisait toujours le malentendu. En 1956, quand il apprend qu’il vient de remporter le prix d’interprétation masculine de la Mostra de Venise pour son rôle dans La Traversée de Paris, sa première réaction est encore celle d’un modeste sans artifice : « Ah ben ça ! C’est pas ordinaire ! Et Gabin alors ? Ils lui ont rien donné ? À Gabin ? » Quand la modestie empêche un homme de grand talent de se prendre au sérieux, il y a toujours des inattentifs pour faire comme lui et croire qu’il n’est pas à la hauteur. Comme si être à la hauteur devait toujours mener à regarder de haut ! Marcel Aymé, auteur de la nouvelle adaptée à l’écran par Claude Autant-Lara, avait tout fait pour s’opposer à ce que cet éternel benêt joue le rôle de Marcel Martin, le porteur de valises. Son amende honorable ne tarda pas. Si je vous avais vu à la représentation, écrit-il à Autant-Lara, « je vous aurais dit que j’avais trouvé Bourvil tout à fait remarquable et j’aurais hautement confessé mon erreur ». Prendre l’homme simple pour un simplet, telle est l’éternelle tentation de l’homme instruit.

« Alors là, il m’épate ! »

Il est vrai que les personnages que Bourvil incarna n’ont pas toujours aidé à le regarder autrement. Modestes, eux aussi. Leur simplicité est généralement soulignée par le personnage qui leur fait face. Les noms le disent eux-mêmes. Dans la Traversée de Paris, Gabin s’appelle Grandgil. Lisons grand Gilles, et concluons-en que Bourvil est un « petit » face à un « grand » de ce monde : Grandgil, peintre reconnu que son statut d’artiste protège au moment où Martin, lui, est emmené en prison. La même logique est à l’œuvre dans La Grande Vadrouille, où le chef d’orchestre jouée par Louis de Funès se nomme Lefort, comme pour suggérer qu’il va devoir s’unir au « faible » Bourvil. De là à dire que ce qu’il y a de faible dans le monde est choisi pour confondre les forts, il n’y a qu’un pas, que nous franchirons allègrement. Le richissime Louis de Funès du Corniaud finit par l’admettre, devant celui qu’il a pris avant tout pour un benêt manipulable : « Alors là, il m’épate, il m’épate, il m’épate. »




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Mais oui, c’est bien cela : c’est la modestie qui épate l’orgueilleux. « Je veux que ce soit orgueilleux. De l’orgueil, bon sang, de l’orgueil ! », réclame Lefort-Louis de Funès à ses musiciens qui jouent… Faust de Berlioz. Soulignée par la présence de Méphisto jusqu’au fond des égouts de Paris, la leçon de La Grande Vadrouille est simple : l’angélique Bourvil-Augustin — il est apparu entre ciel et terre dans sa nacelle de peintre en bâtiments qui rend le monde un peu plus blanc, en faisant tomber du Ciel une pluie de peinture sur le noir des uniformes nazis — doit traverser l’Enfer pour sauver le monde. Sauver le monde, Bourvil ? Oui, mais à la manière des modestes, bien sûr. Avec des citrouilles et un théâtre de marionnettes plutôt qu’avec des gadgets technologiques. Sa force est d’être bon, pas Bond. N’oublions pas l’aide d’une religieuse, qui finira par pousser elle-même la voiture pour faire décoller les deux planeurs qui conduisent les fuyards en zone libre. Après la nacelle du peintre, les planeurs, sur lesquels « y a pas d’hélice, hélas » (« C’est là qu’est l’os », ajoute Louis de Funès). Comment mieux dire que c’est au vent de l’Esprit saint qu’il faut faire confiance, en se jetant dans le vide ? Le planeur est l’instrument du salut qui demande une bonne dose de confiance dans la Providence, parce que le vent souffle où il veut.

Rire, une seconde nature

Homme modeste, personnages modestes. Que garderons-nous de Bourvil cinquante ans après sa mort ? Certains regretteront avant tout les films, dans un hommage qui relève souvent plus de la sociologie ou de la morale que de l’art dramatique. On s’attendrira alors sur la 2 CV (entière ou en pièces détachées), sur la religieuse en cornettes ou sur un cinéma tout public, sans méchanceté ni vulgarité. Douce France, cher pays de mon enfance…

D’autres se souviendront de son rire contagieux, qui lui permettait de tenir une salle entière, pendant les huit minutes d’un sketch dont l’histoire ne dépassera jamais cette amorce minimaliste : « C’est l’histoire du jockey qui entre dans la salle de bain. » Rire à la puissance héritée de Fernandel, le modèle de sa jeunesse, au point que son premier pseudonyme fut « Andrel ». Rire qui était, semble-t-il, une seconde nature chez lui. Sa veuve confia un jour à Gérard Oury : « André se réveillait en riant, et s’endormait le soir en riant encore. »

La simplicité au service de l’émotion

C’est pourtant autre chose que nous retiendrons, quelque chose qui ne tient ni à l’époque, ni à la simplicité native de l’homme, ni au rire à gorge déployée qu’il fit retentir à la face du cancer des os qui le tortura pendant les tournages, avant de l’emporter. Ce qui nous « épate » le plus n’est pas même la variété longtemps inaperçue de son talent, magistralement démontrée, l’année de sa mort, dans son rôle de commissaire du Cercle rouge de Jean-Pierre Melville. Ce rôle, qui aurait pu être le tournant d’une carrière, fut son ultime et inattendu contrepoint. Bourvil révélait soudain qu’il pouvait donner une épaisseur nouvelle à un rôle conçu pour Lino Ventura.

Non, ce qui nous touche plus que tout est l’émotion unique que savait transmettre le chanteur. Ce n’est sans doute plus très net dans les chansons dont l’accompagnement musical semble désormais envahissant, trop proche de la fanfare d’antan pour résister à l’usure du temps. Comme pour les jeux de mots de « l’eau ferrugineuse », confessons que nous comprenons les exaspérés de la « tacatacatactique du gendarme », que les vieux oncles balourds reprennent plus souvent qu’à leur tour.

Mais, dans les plus belles chansons de Bourvil, il y a comme un effet de sourdine, par lequel la simplicité est mise au service de l’émotion. Une simple phrase, dite au lieu d’être chantée, vient ponctuer le récit, comme un chœur timide à choreute unique : « Et ça c’est triste » porte à lui-seul « la destinée fatale » de l’orpheline qui « vendait des cartes postales et aussi des crayons ». De même, dans Le Bal perdu, il lui suffit d’ajouter « Et c’était bien » pour rendre sublime la danse éphémère de deux amoureux au milieu des gravats, « tout juste après la guerre ». Ici le chanteur est un peu plus que l’homme qui parle, mais un peu moins que le comédien qui joue. Ici seulement l’homme simple qui avait commencé en chantant au milieu des paysans normands et le comédien à succès sont à l’unisson, sans qu’aucune des deux voix n’ait besoin de hausser le ton pour s’imposer ou émouvoir.

L’humour et la tendresse

Le rire lui-même est différent, un petit rire presque gêné de celui qui s’étonne d’être autorisé à parler et à chanter. Un rire modeste, en somme. Les silences eux-mêmes en sortent transformés : ce n’est pas l’hésitation du paysan maladroit, mais la délicatesse de celui qui ne veut pas s’imposer, comme pour laisser les amoureux être heureux sans lui. Dans son Encyclopédie du cinéma, Roger Boussinot a cette belle formule : « Sa façon de “dire-sans-dire” irradie l’humour dans la modestie. » La disposition naturelle à la bonne humeur est une chose ; la modestie conservée au cœur du succès grandissant en est une autre. Il ne sera pas excessif de parler alors d’humilité. Quel autre artiste pourrait chanter, sans que le public ne flaire l’imposture : « On peut vivre sans la gloire, qui ne prouve rien, être inconnu dans l’Histoire et s’en trouver bien » ? On connaît la suite, qu’il a illustrée toute sa vie comme époux, père, homme, comédien et chanteur : « Mais vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas. »

« Ma chance, disait-il, c’est que le monde est peuplé de Bourvil, mais ils croient tous que je suis le seul. » Peut-être pourrions-nous commémorer les cinquante ans de sa mort en lui donnant raison. En s’inspirant de son humilité inséparable de son humour, peuplons pour une journée le monde de Bourvil. Aucun risque qu’André Raimbourg ne craigne qu’on lui vole la vedette !

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