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Jean-Robert Pitte : "Les pays de tradition catholique attendent beaucoup de l’État"

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Jean Robert Pitte est géographe, écrivain et membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

Laurent Ottavi - Publié le 17/09/20

Le géographe Jean-Robert Pitte, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, fait paraître "La planète catholique, une géographie culturelle" aux éditions Tallandier. Il montre comment le catholicisme a façonné les mentalités, mais aussi l’organisation du paysage et des territoires.

Ancien président de l’université Paris IV Sorbonne, Jean-Robert Pitte est géographe, président de la Société de géographie et membre de l’Académie des sciences morales et politique.

Aleteia : Comment-expliquez-vous que le christianisme soit si peu étudié par les géographes européens ?
Jean-Robert Pitte : Je suis géographe et dans ma discipline, jusqu’à maintenant, la géographie du christianisme, singulièrement celle du catholicisme, n’a guère attiré de vocations, à la différence de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie et même de la philosophie. J’ai voulu commencer à combler cette lacune, car sans ce point de vue, on se prive de clés majeures d’explication de l’organisation de l’espace, objet de la géographie. J’ai donc tenté de comprendre où sont les catholiques et pourquoi (lien avec l’Empire romain d’Occident, puis avec les pays découverts et colonisés par les Espagnols, les Portugais, les Français), puis analysé quelles sont les conséquences de cette appartenance religieuse sur les mentalités (vie sociale, économie, politique, paysages, arts, etc.). On peut comprendre que les géographes français très marqués depuis l’origine de la discipline académique par l’anticléricalisme, puis par le matérialisme marxiste aient refusé de prendre en compte les questions religieuses. C’est plus difficile à comprendre dans les autres pays d’Europe du Sud et d’Amérique latine.

Peut-on parler de « paysage catholique » ?
Le paysage catholique est davantage fait pour être vécu en immersion que vu de loin et fait pour être admiré. C’est pourquoi il est moins bien soigné que le paysage de la Réforme, y compris en ville. Traditionnellement, la vision de bas en haut (par exemple au sein des jardins monastiques des cloîtres) est privilégiée, alors que la vision de haut en bas, depuis le sommet des montagnes a été très privilégiée dans le monde réformé (ascension des montagnes, contemplation de la mer depuis le littoral). Certes, le jardin à la française est fait pour être vu et admiré dans son ensemble, mais il témoigne d’une volonté forte de maîtriser la nature, alors que les pays réformés ont privilégié les jardins dits « à l’anglaise » imitant la nature en liberté et ont fait d’un certain nombre d’espaces sauvages (wilderness) des parcs dits « naturels », voire « nationaux ». En matière architecturale et décorative, le monde catholique représente Dieu, les saints et les humains, avec une profusion dans le baroque, alors que le monde réformé est plutôt iconophobe et raffole de l’abstraction.

L’encyclique Laudato si’ du pape François est souvent présentée comme une rupture. L’écologie n’est-elle pas pourtant une marque originelle du christianisme ?
L’écologie, oui, mais pas l’écologisme, c’est-à-dire l’idéologie selon laquelle l’homme n’a pas de droits vis à vis des règnes animal, végétal et même minéral. De mon point de vue, le pape François ne s’est pas assez entouré d’avis scientifiques – en particulier de géographes – en écrivant son encyclique qui reprend de nombreux lieux communs journalistiques et pseudo-scientifiques. La vie et les enseignements de saint François d’Assise font l’objet de contresens majeurs. Les chrétiens doivent revenir à la lecture intelligente de l’Ancien et du Nouveau Testament, sur ce sujet comme sur bien d’autres. 

Toute religion ancrée dans les mentalités entraîne un impact sur l’organisation de l’espace.

Vous citez Jean-Luc Piveteau, directeur de l’Institut de géographie de Fribourg, d’après qui « le protestantisme représente probablement la forme de la foi chrétienne ayant eu l’impact le plus décisif sur l’organisation de l’espace terrestre – son exploration, son appropriation, son exploitation ». Pourquoi ne partagez-vous pas son jugement ?
Je pense que toute religion ancrée dans les mentalités entraîne un impact sur l’organisation de l’espace, pas plus les protestantismes divers que d’autres. L’islam exerce une forte influence sur les sociétés qui le pratiquent et sur l’organisation de l’espace, ce que mon maître Xavier de Planhol a naguère montré dans tous ses travaux. On ne peut comprendre la géographie du Japon sans connaître les traditions mêlées du shintoïsme, du bouddhisme et du confucianisme. Je pense aussi que même lorsque la foi et la pratique religieuse cessent, leur influence met plusieurs générations à s’estomper. Le monde est plein de vertus chrétiennes devenues folles écrivait Chesterton. Par exemple, la réticence des Français vis-à-vis de l’argent vient directement d’une certaine conception du catholicisme, par ailleurs erronée par rapport à l’Évangile, aux Pères de l’Église et à saint Thomas d’Aquin. Dans aucun pays de tradition protestante, un candidat à l’élection présidentielle ne dirait, comme le fit naguère François Hollande : « Je n’aime pas les riches ».

Vous parlez dans votre livre d’une « protestantisation » des catholiques. Qu’appelez-vous ainsi ?
Beaucoup de changements intervenus au sein de l’Église depuis le concile Vatican II, en particulier en matière liturgique, viennent directement de la Réforme, mais les pays de tradition catholique sont de plus en plus influencés par les idées venues du monde protestant. C’est le cas dans le domaine de la conception de la « nature » et de l’environnement, mais aussi dans celui des mœurs. C’est Régis Debray qui affirme avec le plus de force que le monde se protestantise.

Quels principaux enseignements tirez-vous au terme de votre étude sur les liens entre le catholicisme et les territoires ?
Les catholiques vivent dans une Église universelle encadrée par les successeurs de saint Pierre et des apôtres. Ils baignent dans leur foi et dans la confiance, alors que les protestants la construisent chaque jour et se remettent en cause. Ils sont habités par l’Espérance et l’optimisme, du fait des sacrements et de leur foi en la grâce de Dieu, sans prédestination aucune. Cette forme d’abandon crée parfois un peu d’indolence (en matière de travail et d’économie, par exemple), mais aussi beaucoup de jubilation, par exemple dans le domaine artistique. La géographie du rapport des citoyens au pouvoir politique est aussi assez influencée par la tradition religieuse. Les Français, par exemple, attendent beaucoup de l’État qu’ils ne cessent pourtant de critiquer et de contester.

Tallandier

La planète catholique : une géographie culturelle, Jean-Robert Pitte, Éditions Tallandier, août 2020, 25,90 euros. 


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