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"Madre" ou l’amour inconditionnel pour l’enfant disparu

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"Madre" de Rodrigo Sorogoyen.

Louise Alméras - Publié le 21/07/20

Le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen a déjà confirmé son talent avec son long-métrage en forme de thriller "Que Dios nos perdone", nominé dans quatre catégories des Goyas, les plus grandes récompenses du cinéma espagnol. Dans "Madre", il change totalement son fusil d’épaule et offre aux spectateurs une magnifique fresque sur l’amour, dotée d'une grande finesse d’analyse et de prises de vue, avec une héroïne qui illumine de sa grâce.

La première scène, à couper le souffle, n’est que le début d’une multitude de scènes en plan-séquence qui composent le film. Une mère, jouée avec brio et authenticité par Marta Nieto, parle avec son fils de six ans au téléphone alors qu’il passe ses vacances en bord de mer, dans les Landes, avec son père. Il est pourtant laissé seul et soudain un homme s’approche de lui. Sa mère, Elena, lui dit de s’enfuir et s’apprête à partir à sa recherche quand le téléphone s’éteint faute de batterie. Cette scène, à la base un court-métrage qui a valu plusieurs prix Rodrigo Sorogoyen, a donné au réalisateur une envie furieuse de donner suite à l’histoire…

Rodrigo Sorogoyen est incontestablement l’un des plus grands réalisateurs espagnols du moment, avec Pedro Almodovar et Albert Serra. Il sait non seulement se réinventer et adapter son cinéma à son sujet, mais en plus réussir en tous points là où d’autres se font piéger, comme dernièrement Olivier Assayas avec son drame latino-américain Cuban Network (2019). Chaque séquence est ici maîtrisée de bout en bout, de la mise en scène à la dramaturgie, si bien que l’émotion déjà subtile gagne encore en beauté. Nous sommes plongés tour à tour dans la bulle délicatement établie autour d’Elena, mère fragile et perdue qui a besoin de ce regard bienveillant, puis dans l’espace dans lequel elle s’impose sans parvenir à s’y insérer totalement.

La maternité, cet amour singulier irremplaçable

Entre proximité douce et éloignement salutaire, le personnage, toujours juste dans son jeu, capte ainsi de sa présence jusqu’à la fin du film. La peur est en effet un versant de l’amour, de celui qui a été blessé, qui est manquant, abîmé, de la tendresse qui ne peut plus être donnée. C’est ce que la caméra nous suggère sans arrêt. Un mystère entoure d’ailleurs en permanence cette mère privée de son fils, qu’elle n’a pas vu partir et dont elle ignore le sort. Sa maternité continue de la définir et de la porter, sans la laisser pour autant renoncer à la vie. Le personnage d’Elena, en dégageant autant de sensibilité, nous donne accès à cette douceur extrême du sentiment d’être mère ; malgré la peine immense que l’on ressent aussi. On s’y accroche sans jamais vouloir la quitter, tant le réalisateur a su la mettre en valeur et jouer de manière astucieuse, d’une scène à l’autre, avec les règles de la dramaturgie.

L’on voit donc Elena, dix ans après la disparition de son fils, errer sur la plage, quand elle ne travaille pas au bar du coin dans lequel elle a échoué depuis des années. En couple avec Joseba, sans être véritablement amoureuse, elle noue bientôt une relation ambiguë avec Jean, un adolescent qui pourrait être son fils venu avec sa famille en vacances. La tension du début du film s’estompe au fur et à mesure. D’abord dans la lumière du bord de plage, les ciels d’été, l’esprit de fête et de vacances, d’insouciance aussi qui commence de prendre le dessus sur la peur. Ensuite, Elena avance vers cette nouvelle relation comme elle entre au fond de sa blessure. Voit-elle en Jean son fils ou un être bien présent capable de la confronter à cette relation du passé ? On ne le sait pas vraiment.

De l’obscurité vers la lumière

À travers cette sorte d’amour, très délicat, très tendre, l’ambiguïté perdure sans jamais se résoudre. Et Elena se moque de ce qu’en pensent les autres. Son courage à aller au bout de cette relation et de ce qu’elle peut faire surgir en elle, d’agréable et de moins agréable, se situe dans le même élan de la mère prête à tout pour sauver le fils qu’elle n’a pas pu sauver. La complexité de ses sentiments n’est jamais hystérique, ni pathétique, ni déplacé, mais toujours tendue vers la délivrance. Ainsi, c’est un beau voyage intérieur de l’obscurité vers la lumière que le réalisateur nous fait suivre à travers l’histoire d’Elena. Madre est un drame subtil, haletant, paisible, délicat, plein de pudeur et servi par des acteurs de talent. L’on en ressort baigné par la quête d’amour de cette mère.

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Madre, de Rodrigo Sorogoyen, avec Marta Nieto, Jules Porier, Alex Brendemühl, Anne Consigny, 2h08, le 22 juillet au cinéma

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