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En Guyane, l’épidémie de coronavirus s’accélère et va « laisser des traces »

Serge Baqué
Le père Serge Baqué.
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L’épidémie de Covid-19 s’accélère en Guyane, où le Premier ministre Jean Castex doit se rendre ce dimanche 12 juillet 2020. Sur place, un prêtre de la Mission de France témoigne auprès d’Aleteia de cette situation inquiétante.

Avec près de 5.500 cas et 22 décès, la Guyane subit de plein fouet l’épidémie de Covid-19 qui s’accélère dangereusement. Sur place, la tension sociale est très forte, témoigne auprès d’Aleteia le père Serge Baqué, 62 ans, prêtre de la Mission de France dans la ville de Saint-Laurent du Maroni depuis près de dix ans. Il travaille comme psychologue en milieu scolaire et lance un cri d’alarme sur la situation actuelle.

Aleteia : Quelle est la situation actuelle en Guyane sur le front de l’épidémie ?
Père Serge Baqué : Elle est très tendue. J’habite un quartier essentiellement bushinenge. Les Bushinenge, ce sont les Noirs qui se sont affranchis eux-mêmes de l’esclavage. Ici, beaucoup de personnes vivent de l’économie informelle et il y a beaucoup de précarité. C’est un quartier extrêmement vivant, axé sur les activités de commerce. Ce sont des gens du fleuve ; tout passe encore par la pirogue. De mi-mars à début mai, le virus circulait très peu et il y avait plutôt un respect des mesures. Les gens restaient à peu près chez eux. J’ai essentiellement travaillé sur des plateformes téléphoniques d’écoute et de soutien, tout en gardant toujours un lien avec les gens. Ensuite, les choses se sont dégradées parce que que le virus, s’il s’est installé sur la durée, n’avait pas de réalité pour les gens. Jusque mi-mai, ils ne connaissaient pas de personnes malades. Les hôpitaux disaient qu’ils n’avaient jamais été aussi peu remplis ! Le virus n’avait pas de consistance. Certains disaient : « C’est un truc de Blancs, on est plus fort que le virus ! ». En revanche, manquer de nourriture a vite été une réalité tangible. Depuis un mois, il y a une accélération de l’épidémie et le deuxième confinement a eu lieu il y a quinze jours. On a reconfiné des clusters et il y a eu un ras-le-bol général. Les gens se sont sentis méprisés parce qu’ils l’ont appris par les médias le jour même.

Quels sont les facteurs aggravants spécifiques à la Guyane ?
Quand on doit rester confiné à dix ou douze personnes dans une seule pièce avec des personnes âgées, sans eau, sans table, à dormir à plusieurs sur un même matelas, c’est sûr que l’on est mieux dehors ! Le virus a commencé à se répandre quand les gens ne pouvaient plus être confinés. C’est impossible de demander à des gens qui vivent dans un habitat précaire de se confiner sur une durée aussi longue. Se laver les mains quand on n’a pas d’eau, ce n’est pas simple ! Cela fait partie d’une manière de penser l’hygiène. Avec le confinement, assez vite, il y a des petits trafics qui ont refleuri sur le trottoir. Ce qui structurait les activités des enfants et des jeunes s’est effondré : l’entraînement de foot, l’école, le collège, les tournois, les fêtes de quartier… Certains enfants ont grandi en quelques mois : ils ont rejoint les plus grands et se sont engagés dans toutes sortes de petits trafics. Ce sera très compliqué de leur faire retrouver le chemin de l’école. Et en même temps, ils ont renoué avec des activités traditionnelles comme la pêche et la fabrication de cerf-volants.

« Notre foi se joue là aujourd’hui et il me semble que c’est une chance extraordinaire de ce point de vue-là. Si Dieu est à chercher quelque part, c’est d’abord parmi les hommes. »

Aujourd’hui, le vrai problème, ça va être la faim. Une personne sur deux en Guyane vit en-dessous du seuil de pauvreté. Les hôpitaux sont saturés : nous avons un hôpital pour 93.000 habitants, et jusqu’il y a une semaine, nous avions cinq lits de réanimation, qui sont montés à huit la semaine dernière. Il manque du personne, qui est lui-même touché par le Covid et la dengue. Samedi à 17h, les trois hôpitaux guyanais ont lancé le plan blanc. C’est l’ultime étape avant la débandade !

Comment aider les habitants à faire face à cette réalité ?
Si le confinement n’est pas accompagné de mesures d’aides, il ne sert pas à grand-chose. Or, nous manquons d’aide. Ici, rien ne se fait en-dehors d’une relation avec les gens. Pour modifier des comportements, il faut qu’il y ait des lieux où les personnes puissent se rencontrer, des centres aérés, des maisons de quartier. Or, nous n’avons rien de cela ! On ne change pas de comportement en quelques semaines ou quelques mois. J’ai vu de plus en plus d’enfants pousser des brouettes et faire du porte à porte pour vendre toutes sortes de choses. Ils passent toute leur journée dehors à manipuler soit des bidons, soit des petits pains, des beignets, des bananes. Ils n’ont aucune protection et se retrouvent extrêmement exposés. J’ai commencé à acheter des masques et du gel hydro-alcoolique pour qu’ils se lavent les mains après avoir servi chaque personne. Grâce au bouche-à-oreille, certains adultes qui tiennent des petits cafés ou qui vendent des légumes sont venus me voir. Chacun fait à sa mesure, en son âme et conscience. Cela ne marche pas du premier coup, c’est de l’éducation. En Guyane, il y a une spécificité : la majorité des personnes contaminées a entre 15 et 44 ans. L’épidémie va passer mais elle va laisser des traces importantes. Notre foi se joue là aujourd’hui et il me semble que c’est une chance extraordinaire de ce point de vue-là. Si Dieu est à chercher quelque part, c’est d’abord parmi les hommes. Peut-être que c’est l’occasion de réaliser qu’il se trouve d’abord dans le frère, et en particulier celui qui nous tend la main.