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Chronique de la France confinée (11). La guerre des masques a bien eu lieu

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Xavier Patier - published on 01/05/20

Les Français veulent des dirigeants modestes et un État fort. Ils découvrent des responsables qui ne se trompent jamais et un gouvernement affaibli pour affronter le jour d’après.

« On ne ment jamais tant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse », disait Georges Clemenceau. La saison de chasse venait de s’achever et le second tour des élections municipales devait avoir lieu dans moins d’une semaine quand le Président de la République déclara à six reprises dans un discours télévisé : « Nous sommes en guerre ! » C’était le 16 mars. Il y avait dans cette formule une invitation plus ou moins inconsciente à écouter avec circonspection ce qui allait suivre. Après la chasse, avant les élections, pendant la guerre : nous aurions dû nous méfier. L’État était parti, hélas, pour nous traiter non pas en adultes à convaincre, mais en enfants à calmer. Ce fut assurément une erreur de méthode dont les conséquences ne sont pas épuisées.

Les masques tombent

Au commencement de l’épidémie, les pouvoirs publics nous ont expliqué avec beaucoup de détails que le port des masques chirurgicaux ne s’imposait nullement au commun des mortels. Des professeurs de médecine le disaient, des ministres le répétaient. D’ailleurs, des masques chirurgicaux, nous avions plus qu’il en fallait : 117 millions ! Ce discours a duré six semaines. Agnès Buzyn, encore ministre de la Santé, argumentait en conférence de presse pour rappeler que les masques chirurgicaux étaient « totalement inutiles ». Elle ne crut pas nécessaire de nous préciser que nos stocks (les fameux 117 millions) ne représentaient que de quoi tenir vingt semaines en temps ordinaire, c’est-à-dire quelques jours en pic épidémique, alors même que nos capacité de production s’étaient effondrées ces dernières années et que la capacité d’importer des masques chinois se heurtait à d’indicibles difficultés. Non, disait-elle, nous n’avions pas de souci à nous faire. Au même moment, la porte-parole du gouvernement plaisantait sur cette idée sotte que de vouloir s’affubler d’un masque, pendant que le chef de l’État, son patron, se rendait au théâtre le 6 mars pour y voir une pièce où il était question d’une démangeaison nasale. « Il faut inciter les Français à sortir malgré le coronavirus » en concluait le directeur du Théâtre Antoine.




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Devenue candidate malheureuse à la mairie de Paris, engloutie sous la terrible pression qu’elle subissait, Agnès Buzyn changea brutalement de ton : elle qualifia les élections municipales de « mascarade ». Le choix du mot ferait la joie d’un psychanalyste. Au vrai, la pénurie de masques avait fait tomber les masques : le roi était nu. La pouvoir régalien, exercé en mode magistral, dévissa d’un coup. Les masques d’abord inutiles, puis utiles, étaient en passe de devenir obligatoires. Sans être déstabilisées par ces demi-vérités, des collectivités locales avaient pris le leadership. Malgré les conseils qu’elles entendaient, elles avaient acheté très tôt, et au grand jour, des millions des masques : elles avaient pris la place de l’État. 

Une occasion manquée

Il devint clair que le pouvoir central, à l’image de son comité scientifique, naviguait à la godille depuis le début. Le Premier ministre lui-même finit par en convenir en se drapant dans une très majestueuse modestie. Que l’État soit contraint de gérer une crise inouïe dans l’improvisation, nous aurions été capables de le comprendre. Mais on nous en avait cru incapables. On nous offrit un État modeste, mais nous ne voulions pas d’un État modeste. Nous voulions des dirigeants modestes, mais nous voulions un État fort : on nous donnait le contraire. La crise était une occasion de rendre à l’État sa vocation et son crédit : occasion ratée. 

Notre défaut, à nous Français, c’est que nous désirons profondément croire ce que raconte l’État. Nous attendons de lui davantage que les autres nations, et nous sommes moins enclins que les autres à supporter ses défaillances. Nous ne tolérons pas l’idée qu’il puisse mentir, ou seulement se tromper. Nous vivons dans cette vieille idée chrétienne que le Président ne peut « ni se tromper, ni nous tromper ». Depuis trois mois, la République a laissé l’impression qu’elle s’était trompée et nous avait trompés. Elle avait menti sur les masques. Plus grave, elle a essayé de nous faire croire qu’il était plus important de sortir son chien que de rendre visite à sa grand-mère. Plus essentiel d’aller chez le buraliste qu’à la messe. Plus important de survivre que de vivre, en somme. Prétendre faire croire cela à des Français ! Cette rhétorique punitive a joué un rôle dans le discrédit déjà sensible de la parole publique, mais elle n’est pas la seule cause. Les mensonges statistiques aussi ont joué. Et aussi les maladresses bureaucratiques. Et tous ces discours invraisemblables où des médecins donnaient des leçons de politique et où des ministres donnaient des leçons de médecine. 

Un État décrédibilisé face à la crise qui vient

À présent c’est un État décrédibilisé qui va devoir gravir un Himalaya. Projetons-nous dans dix-huit mois, qui est le temps que durent les crises économiques et aussi celui que les épidémies mettent à s’effacer. Regardons, au-delà de ce qui sera bientôt du passé (la pandémie, la dictature sanitaire, la mise en coma artificiel de notre économie), ce qui au contraire va demeurer : quand tout sera fini, il restera la crise des retraites, la crise de l’hôpital, la crise de la ruralité. Pour y répondre l’État sera affaibli.




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La réforme des retraites était dans une impasse. Il faudra s’y atteler de nouveau, en reprenant tout à zéro, dans la méthode comme dans le fond. Le gouvernement aura-t-il encore les épaules pour oser s’y lancer ? On peut en douter. La crise hospitalière vient de loin. Elle a commencé à la fin des années quatre-vingt-dix, avec les trente-cinq heures, la création des pôles, la tarification à l’activité, puis la mauvaise réforme de la gouvernance. Plutôt que de crier haro sur les agences régionales de santé, il faudra que le gouvernement s’intéresse à ce qui se passe à l’intérieur de l’hôpital public. Sera-t-il assez fort ? Le monde rural, quant à lui, ne sortira pas guéri de la crise du coronavirus. Il aura eu sa brève revanche. Une des leçons de la crise aura été la résurrection du département comme collectivité pertinente dans l’action publique. Disposant de la masse critique, de la proximité et de l’expérience sociale, les conseils départementaux ont été des repères. Avec les préfets de la base, les départements ont montré qu’ils avaient vocation à devenir le cœur de la nouvelle décentralisation, autre sujet essentiel qu’un virus aura pour un temps éclipsé. Mais le gouvernement est-il encore capable d’ouvrir ce dossier ? 

Le Président nous affirme qu’après la crise, rien ne sera plus comme avant. Vraiment ? C’est ce qu’on dit après la chasse, avant les élections et pendant la guerre. En vérité, on est bien parti pour que l’après soit comme l’avant, avec un État affaibli quand il faudrait qu’il soit plus fort. Une fois de plus, les Français vont parier sur l’alternance.




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