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« J’accuse » : quand Polanski met en scène l’Affaire Dreyfus

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Louis Garrel dans la peau de Deyfus.

François Huguenin - Publié le 12/11/19

La dimension du combat des idées manque au « J’accuse » de Roman Polanski pour donner au film l’arrière-plan intellectuel qui a conditionné les acteurs de l’Affaire Dreyfus. Le réalisateur a choisi de mettre en valeur le colonel qui, contre toute attente, voulut sauver l’honneur de la vérité et de l’armée, montrant qu’un homme vaut plus par ses actes que par ses idées.

Il n’est pas apparu à la Mostra de Venise, tant l’affaire du viol de Samantha Geimer lui colle à la peau. Même s’il n’a reconnu qu’un acte sexuel illicite avec une mineure, même si l’intéressée a dit lui avoir pardonné, Roman Polanski est dorénavant plus connu pour cette nauséabonde affaire, fortement médiatisée depuis le mouvement #MeToo, que pour sa filmographie, au demeurant très étoffée et admirée : Répulsion, Le Bal des vampires, Rosemary’s Baby, Le Locataire, Le Pianiste.

L’honneur du colonel Picquart

Avec J’accuse, Polanski s’attaque à une des pages les plus célèbres de la France postrévolutionnaire, l’Affaire Dreyfus. Certains lui ont reproché d’avoir fait un parallèle douteux entre la persécution dont fut victime l’infortuné capitaine et son propre cas. Quoiqu’il en soit des propos et des intentions de Polanski, rien dans ce film n’est ambigu. D’autant que le personnage principal de cette histoire est plutôt le colonel Picquart. Officier qui ne porte pas dans son cœur les juifs, Picquart, nommé au Deuxième Bureau (service du renseignement militaire), va pourtant être celui par qui l’Affaire va éclater.

Alors que Dreyfus est emprisonné à l’île du Diable, dans des conditions terribles de solitude, Picquart qui a pourtant été de ceux qui l’ont cru, et voulu, coupable, va accumuler les preuves contre le commandant Esterhazy, notamment le fameux « petit Bleu » dont l’écriture est la même que le fameux bordereau qui avait fait accuser Dreyfus. Le film raconte comment cet homme, par souci de vérité, mais aussi pour défendre l’armée, va refuser les consignes de silence de sa hiérarchie, et communiquer les éléments qui permettront à Zola d’écrire son fameux « J’accuse » à la une de L’Aurore. Dès lors, après un verdict aberrant au procès de Rennes (dix ans de réclusion pour « trahison avec circonstances atténuantes ») suivie d’une grâce présidentielle, c’est la marche inexorable vers la vérité, avec la réhabilitation de Dreyfus en 1906.

Une reconstitution minutieuse

Le film reconstitue minutieusement une époque, avec le perfectionnisme bien connu du réalisateur, et raconte sommes toutes de façon documentée et précise cette histoire. Jean Dujardin est exceptionnel de justesse en Picquart, Louis Garrel méconnaissable en Dreyfus, Amalric livre une brève prestation hallucinée dans le rôle du criminologue et expert en écritures, Berthillon et Melvil Poupaud campe l’avocat Fernand Labori avec fougue. On peut regretter que le colonel Henry (Grégory Gadebois), auteur du « faux patriotique » qui voulut, après le dévoilement de l’affaire Esterhazy, convaincre de la culpabilité de Dreyfus, soit si veule à côté de Picquart. Mais c’est un détail.

Film J'accuse
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Jean Dujardin et Louis Garrel dans "J'accuse" (2019), de Roman Polanski

Le film montre de façon très convaincante l’hystérie antisémite des foules, mais aussi la manière dont l’armée décide de faire corps contre tout souci de vérité et d’humanité. On ne peut s’empêcher de penser avec une certaine gêne que cette génération de militaires sera prédominante dans la conduite sans état d’âme des armées à la boucherie de 14-18 et que l’héroïsme de la Grande Guerre a aussi une face obscure que les arcanes du ministère durant l’Affaire mettent déjà en lumière.

Faiblesse sur l’arrière-plan intellectuel

Mais le film s’avère très lacunaire sur la vie intellectuelle de l’époque. On ne voit ni Drumont, ni Barrès, ni Maurras du côté antidreyfusard ; ni Jaurès, ni Péguy du côté dreyfusard. Le lien entre Péguy, Bernard Lazare (à qui Zola a emprunté les arguments du « J’accuse ») et Picquart manque cruellement. Du côté de Péguy et Bernard Lazare, il ne s’agit pas d’une simple affaire judiciaire. Il s’agit de l’honneur de la France, comme pour Picquart de celui de l’armée. Tous trois seront au demeurant furieux que Dreyfus accepte la grâce présidentielle : seul le combat pour la vérité les intéressait. Il n’est pas exagéré de dire que l’homme Dreyfus ne les touchait pas vraiment.




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Si cette dimension du combat des idées manque pour donner au film l’arrière-plan intellectuel qui a largement conditionné les acteurs du drame, il n’en reste pas moins qu’en centrant le film sur Picquart, Polanski évite le cliché mélodramatique. Il met surtout en exergue que, dans les situations extrêmes, un homme vaut plus par ses actes que par ses idées. Non que ces idées ne soient pour rien dans ses actes, Péguy en est la preuve, mais qu’il doit prendre le risque de l’action et accepter de connaître les vertiges de son imprévisibilité.

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