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Valérian : le temps et le sacré (3/4)

VALERIAN BD

Dargaud

Gabriel Privat - Publié le 13/09/18

Cette semaine, Gabriel Privat vous propose de (re)découvrir la bande dessinée Valérian, qui a révolutionné la BD de science-fiction par son univers et les sujets qu'elle aborde.

La puissance de Galaxity, capitale de l’empire galactique terrien, dans la bande dessinée de science-fiction Valérian, est fondée sur la maîtrise du saut spatio-temporel. Par lui, les distances sont abolies, les vaisseaux terriens peuvent franchir des immensités en une fraction de seconde, mais aussi remonter dans le temps. Cette technologie est précieusement gardée par le service spatio-temporel, dirigé par un super-intendant. C’est lui qui domine l’empire, et c’est lui qui veille à la bonne marche du monde.

Cette organisation universelle anime la trame de l’œuvre de Mézières et Christin. Elle entraîne inévitablement une réflexion sur le temps et l’histoire

Veiller sur la bonne marche du temps : la tentation démiurgique

Au fil des albums, nous comprenons que le service spatio-temporel a essentiellement pour mission d’assurer l’extension et la bonne marche de l’empire. Cependant, dans les deux premiers albums, Les Mauvais rêves et La Cité des eaux mouvantes, nous sommes confrontés à un autre problème, censé être plus marginal pour le service, et qui se révèle en vérité vital pour Galaxity. Des personnages peuvent être tentés d’utiliser cette technologie pour modifier le passé et se servir de lui afin de donner naissance à un futur qui leur convienne. C’est ce que fait notamment Xombul, chef du service des rêves de Galaxity, qui tente de prendre le pouvoir sur la terre immédiatement postérieure au cataclysme nucléaire de 1986 ayant provoqué l’effondrement de la civilisation, dans la bande dessinée. Son objectif est de modeler un nouvel avenir à la Terre, jugé par lui plus grandiose. La mission de Valérian et Laureline est, dès lors, de l’en empêcher.


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Dans deux autres albums, Métro Châtelet direction Cassiopée et Brooklyn station terminus cosmos, des baroudeurs extraterrestres se mettent en relation avec des entreprises mondialisées de la Terre de 1980 pour leur vendre des forces correspondant aux quatre éléments. Le risque d’utilisation de ces puissances incontrôlées est ni plus ni moins la destruction anticipée de la planète. Là encore interviennent nos deux héros. Ces albums sont l’occasion de la mention furtive d’Hypsis, planète où sont censés vivre les dieux de l’Univers. Cette planète, et l’intervention divine, fera de nouveau apparition pour modifier le passé terrestre, cette fois avec succès, dans Les Spectres d’Inverloch et Les Foudres d’Hypsis.

La maîtrise du voyage dans le temps et les risques qu’il comporte pour la stabilité de l’avenir est un thème fréquent de la littérature de science-fiction, déjà évoqué chez HG Wells et Ray Bradbury. Ici, le risque se transforme en catastrophe, puisque l’intervention de Valérian pour empêcher la destruction de la Terre en 1986 par les dieux d’Hypsis entraîne la modification du futur et la disparition de Galaxity.

Le mythe de la maîtrise de la Création s’est retourné contre Galaxity et contre le héros qui se croyait tout puissant.

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Les dieux : une œuvre athée en recherche

L’intervention des dieux d’Hypsis est l’occasion de faire intervenir directement dans la bande dessinée la question divine dans le fonctionnement de l’univers. Ici, rien de très original. Nous nous trouvons face à un agnosticisme humaniste, comme l’intelligentsia française en a produit depuis plusieurs décennies.

La question de la religion proprement dite avait déjà été effleurée par les auteurs dans L’Empire des mille planètes et dans Les Oiseaux du maître. À chaque fois, l’institution religieuse apparaissait comme une structure d’asservissement des masses ou de contrôle du pouvoir, au service d’un clergé ou d’un faux dieu, dont les motivations étaient d’un autre ordre ; soit la préparation de campagnes militaires vengeresses dans le premier album, soit l’affermissement d’un régime de prédation au profit de la divinité dans le second album. C’est ici une critique somme toute habituelle de la religion « opium du peuple ».


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La volonté démiurgique de maîtriser la Création

La question d’Hypsis est différente. Pour les auteurs, chaque civilisation de l’espace a ses dieux, et ceux-ci sont partie prenante de l’histoire de leur monde. Ainsi, sur Hypsis réside une trinité, constituée du Père, du Fils et du Saint Esprit. Nous évoluons ici, cependant, dans une représentation païenne et blasphématoire de la divinité. En effet, dans Les Foudres d’Hypsis, les trois personnes de la Trinité, si elles agissent de concert, sont trois personnes séparées et parfois en mésentente. La représentation qui en est donnée est d’ailleurs celle d’un christianisme sécularisé, partiellement dégénéré et emprunt d’un esprit baba-cool. Le Père est en effet représenté sous les traits d’un grassouillet et colérique Al Capone de carnaval, tandis que le Fils a l’apparence d’un hippie généreux mais faiblard ; quant au Saint Esprit, il commet bourdes sur bourdes et est représenté sous l’apparence d’une machine à sous de casino. Le blasphème est caractérisé, mais ne perdons pas la mesure des choses, Mézières et Christin ne perçoivent sans doute pas la portée de leur acte, car par ailleurs, ils font bien de cette trinité la puissance créatrice de la vie sur Terre.

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Pour autant l’est-elle de l’Univers ? Non. Il apparaît que ces dieux sont eux-mêmes des puissances créées. Dans Les Foudres d’Hypsis, dans Par des temps incertains et dans L’Ouvretemps, les dieux d’Hypsis sont plusieurs fois qualifiés d’imposteurs, et le mystère continue de recouvrir la création de l’Univers. Ainsi, la question d’un grand architecte n’est pas fermée, mais celle de Dieu révélé est évacuée, selon une critique somme toute habituelle de la foi. Sans doute ces problèmes dépassent-ils nos deux auteurs, qui ont utilisé ici la personne divine dans une tout autre fin : dénoncer la volonté démiurgique de maîtriser la Création, dénoncer la démesure qui conduit les hommes à leur perte.

C’est ici une limite de Valérian, bande dessinée par ailleurs de haute qualité : avoir voulu utiliser la figure divine pour dénoncer des problèmes purement humains conduit les auteurs au dérapage sur une pente qu’ils maîtrisent mal. L’œuvre n’en reste pas moins à lire pour d’autres aspects.

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