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Jeanne d’Arc, une sainte laïque ?

JEANNE D'ARC

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Dominique Le Tourneau - Publié le 08/05/18

Le 7 mai 1429, Jeanne d'Arc reprenait Orléans aux Anglais. Depuis la ville célèbre la pucelle chaque année à travers ses fêtes johanniques dont le point d’orgue tombe ce 8 mai. Mgr Dominique Le Tourneau, spécialiste de la sainte et co-auteur du "Dictionnaire encyclopédique de Jeanne d'Arc" revient pour Aleteia sur cette sainte définitivement moderne.

Les fêtes johanniques battent leur plein, à Orléans, à Rouen et à Reims. L’on est impressionné de constater que la célébration de la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc le 7 mai 1429 est célébrée depuis le lendemain de la victoire tous les 8 mai. Il est fort rare qu’une manifestation perdure aussi longtemps dans le temps. Nous pouvons mentionner la fête du Saint Cordon, qui a lieu tous les ans à Valenciennes, depuis 1008. Encore faudrait-il vérifier qu’elle n’a pas connu d’interruption. Les ostensions limousines remontent au Xe siècle, mais n’ont lieu que tous les sept ans.

Les fêtes johanniques d’Orléans se détachent donc dans le panorama des commémorations françaises. Elles n’ont été interrompues que pendant la révolution française, de 1792 à 1803, année où Bonaparte approuve le rétablissement des fêtes, considérant que « l’illustre Jeanne d’Arc a prouvé qu’il n’est point de miracle que le génie français ne puisse opérer, lorsque l’indépendance nationale est menacée ; unie, la nation française n’a jamais été vaincue ; mais nos voisins, abusant de la franchise, et de la loyauté de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions d’où naquirent les calamités de l’époque où vécut l’héroïne française, et tous les désastres que rappelle notre histoire ». Sous la monarchie de Juillet, et jusqu’en 1840, les cérémonies sont laïcisées et le clergé n’y prend pas part.


JOAN OF ARC

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Cette permanence des fêtes johanniques, dont on peut espérer qu’elles s’étendront de nouveau à bien d’autres villes à l’occasion du centenaire de la canonisation de la Pucelle, en 2020, montre combien la figure de la sainte de la Patrie reste étonnement actuelle. Elle demeure une référence pour de nombreux pays. Dans le Dictionnaire encyclopédique de Jeanne d’Arc, j’ai recensé cinquante-six « Jeanne d’Arc » appartenant à trente-trois pays qui sont présentées comme des symboles de la résistance locale à un adversaire armé, certaines vivant encore de nos jours. L’on pourrait y ajouter d’autres références plus humoristiques, comme le surnom de « Jeanne d’Arc » donné par Churchill au général de Gaulle, ou Marion Maréchal-Le Pen comparée elle aussi à Jeanne d’Arc par une américaine cette fois, Sarah Palin.

© RMN /HERVÉ LEWANDOWSKI
Dominique Ingres, Jeanne d'Arc au sacre du roi Charles VII dans la cathédrale de Reims, 1854, Huile sur toile, Paris, musée du Louvre

Jeanne traverse le temps sans prendre une ride. Nous la retrouvons dans pas mal de mangas japonais. Elle fait régulièrement l’objet de chansons de groupes rock, de hard metal, etc. Des films ne cessent de paraître, ainsi que des ouvrages spécialisés, pour tous publics ou pour enfants. Des statues sont sculptées… Bref, la « patronne des envahis » (Déroulède) est l’un des personnages de l’histoire sur lequel il existe le plus d’ouvrages, de pièces de théâtre, de films, de chansons, de statues, etc. Cette universalité de la Pucelle d’Orléans peut faire comprendre que Jeanne d’Arc n’appartient à personne, à aucun parti, mais qu’elle est un patrimoine national et international.


JEANNE D'ARC

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Jeanne a inspiré les êtres engagés et les poètes qui voient en elle « le personnage le plus merveilleux, le plus exquis, le plus complet de toute l’histoire du monde », selon l’anglais John Sterling. C’est bien le cœur de Jeanne que l’on sent battre « dans le souvenir reconnaissant du peuple français et de tous les peuples, car, écrit l’allemand Joseph Görres, il appartient à celui-là par le sang et à tous les autres par ses nobles actions ».

Elle ne divise pas. Elle unit

La sainte de la patrie « est appelée par En-haut pour apporter aux Français la liberté et la paix, dira pour sa part Jean d’Ormesson. Elle ne divise pas. Elle unit. Elle n’appartient à personne. Elle est la sainte de tous. J’imagine qu’elle était aux côtés du communiste fusillé pour la libération de la France comme elle était aux côtés des gentilshommes chrétiens qui se faisaient tuer pour leur Dieu et leur roi aux frontières du royaume. Ne laissons Jeanne d’Arc en otage ni aux uns ni aux autres. Si elle a été brûlée vive à Rouen à l’âge de 19 ans et si ses cendres ont été dispersées dans les eaux, c’était pour que les Français cessent de se diviser et qu’ils se retrouvent réunis dans l’honneur et dans la grandeur ». Jeanne « ne distinguait pas entre les brebis de son troupeau. Elle voulait leur donner à toutes leur juste part de la belle prairie française », déclara Pierre Taittinger, fondateur de la Ligue des Jeunesses patriotes. Et pour la communiste Édith Thomas, pendant la guerre, Jeanne « était sur les lèvres de tout le monde, et dans le cœur de tout le monde, sur les autels et sur la scène, dans les discours prononcés par des officiers réactionnaires et dans les murmures de la Résistance ».

Il est d’ailleurs sidérant de constater qu’au XIXe siècle la France entière vibrait avec l’envoyée du ciel. Tous la considéraient leur, qu’ils fussent de droite ou de gauche, catholiques ou libre-penseur, croyants ou athées. Les livres, les mémoires, les études, les chants et les cantiques, les poèmes et les œuvres d’art, surgissaient jour après jour. C’était une effervescence dont nous avons du mal à mesurer l’ampleur.

Pour découvrir notre diaporama sur Jeanne d’Arc magnifiée au Panthéon, cliquez sur al première image du diaporama

Ceci étant, Jeanne d’Arc reste une « sainte laïque », en ce sens qu’elle peut être donnée comme modèle de sainteté dans la vie ordinaire et dans l’exercice du travail professionnel. Dans une audience générale consacrée le 20 janvier 2011 à notre héroïne, le pape émérite Benoît XVI déclarait, en citant à plusieurs reprises les actes du procès de condamnation de la Pucelle, que « cette sainte avait compris que l’Amour embrasse toute la réalité de Dieu et de l’homme, du ciel et de la terre, de l’Église et du monde. Jésus est toujours à la première place dans sa vie, selon sa belle expression : “Notre Seigneur premier servi”. L’aimer signifie toujours obéir à sa volonté. Elle affirme avec une totale confiance et abandon : “Je m’en remets à Dieu mon créateur, je l’aime de tout mon cœur”. Avec le vœu de virginité, Jeanne consacre de manière exclusive toute sa personne à l’unique Amour de Jésus : c’est “la promesse qu’elle a faite à Notre Seigneur de bien garder sa virginité de corps et d’âme”. La virginité de l’âme est l’état de grâce, valeur suprême, pour elle plus précieuse que la vie : c’est un don de Dieu qui doit être reçu et conservé avec humilité et confiance. L’un des textes les plus connus du premier Procès concerne précisément cela : « Interrogée si elle sait d’être en la grâce de Dieu, elle répond : “Si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir”. Notre sainte vit la prière sous la forme d’un dialogue permanent avec le Seigneur, qui illumine également son dialogue avec les juges et lui apporte la paix et la sécurité ».

Les pieds bien sur terre en sanctifiant la vie ordinaire

Les témoignages recueillis pour le procès en déclaration de nullité de la condamnation de la Vierge de Domremy attestent que « souvent, pendant que les autres jouaient ensemble, Jeanne se tirait à part et parlait à Dieu, comme il lui semblait ; et lui avec les autres se moquait d’elle. Elle était bonne et franche, fréquentait les églises et les lieux saints ; parfois aussi quand elle était dans les champs et entendait la cloche sonner, elle se mettait à genoux ; elle travaillait volontiers, filait, accomplissait ce qui était nécessaire et utile à la maison, allait à la charrue avec son père et parfois gardait le troupeau, à son tour ». « Elle aimait le travail, filait, cultivait la terre avec son père, faisait le ménage et quelquefois gardait les bêtes », dit un autre témoin. Pour un troisième, Jeanne « travaillait volontiers, filait, allait parfois à la charrue avec son père et ses frères ; gardait les bêtes quand c’était le temps ». Soulignons donc que ce travail quotidien, Jeanne l’accomplit dans la proximité de Dieu, qu’elle prie souvent à genoux tandis qu’elle garde les troupeaux, qu’elle prie quand les cloches de l’église sonnent pour la messe, et qu’elle est gratifiée sans cesse des apparitions de ses « voix ». Même si elle s’écarte de certains jeux et passe trop de temps en dévotion du goût de ses amis, elle garde les pieds bien sur terre et sanctifie réellement sa vie ordinaire.




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Elle cède son lit aux pauvres de passage. Elle pratique l’aumône avec générosité. Elle assiste à la messe, se confesse et communie avec une fréquence inconnue de son temps. Et cet exemple de vie ordinaire vécue d’une façon chrétienne dans son village natal, se poursuit quand elle embrasse la carrière des armes et jusqu’à son martyre de Rouen. Partout, en toutes circonstances, elles accomplit son devoir avec la plus grande perfection possible, tirant sa force d’une relation personnelle poussée avec Dieu.

Un exemple de sainteté pour les laïcs

Jeanne choisit de rester vierge pour accomplir sa mission. Elle mène alors « une vie chrétienne dans des circonstances extraordinaires. Voici la Pucelle au beau milieu d’un monde de soldats… qui la respecteront, et qui suivront ses avis. Au long de ce parcours, elle nourrira sa foi par les moyens ordinaires des chrétiens, la prière, les sacrements de la pénitence et de l’eucharistie. Elle n’est pas surhumaine, elle a des moments de faiblesse ». Jeanne se présente à nous comme une sainte laïque : « Certes, sa sainteté a été révélée à la suite du destin hors norme qui fut le sien. Mais la foi qui l’a animée, lors de son procès et jusqu’à son dernier cri Jésus, est de la même veine que celle qu’a vécu la jeune chrétienne de Domremy, avant de partir vers le Dauphin. La fidélité à Dieu s’exprime déjà à travers la vie toute simple et ordinaire de la jeune paysanne », ce qui en fait une sainte pour aujourd’hui. Le pape Benoît XVI déclarait en ce sens que Jeanne d’Arc « est un bel exemple de sainteté pour les laïcs engagés dans la vie politique, en particulier dans les situations les plus difficiles ». Et pour le cardinal américain Wright, « la sainteté de Jeanne d’Arc est une sainteté moderne, et même actuelle au plus haut point. Sa profonde conviction, son zèle pour la souveraineté de Dieu sur toutes les Sociétés, civiles aussi bien que religieuses, prend un relief tout particulier aujourd’hui. La pureté de son idéal, la charité de ses motifs, sa piété parfaitement à la portée de tous, conviennent tout à fait à l’instruction spirituelle de notre époque ».


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Et d’ajouter que « le monde libre doit voir en Jeanne son modèle et son champion, et prier pour que se multiplient les citoyens doués de sa ténacité morale et de sa claire vision de la vérité. Quant au monde de la foi, et spécialement l’Église, s’il lui voue une tendre affection, ce n’est que justice. Car s’il est vrai que l’Église a justifié Jeanne d’Arc, il ne l’est pas moins que Jeanne d’Arc en quelque sorte justifie l’Église, cette Église catholique romaine qu’elle a aimée d’un si vif amour ».

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