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Iran : « Le cerveau organisateur des troubles reste à identifier »

Stringer / Anadolu Agency / AFP
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Spécialiste de l’Iran, professeur de géopolitique à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, Thomas Flichy de La Neuville répond aux questions d’Aleteia sur les émeutes qui secouent la République chiite ennemie de l’Arabie saoudite et de Daech. Contrairement aux apparences, le pays des ayatollahs n’est pas le pays le plus éloigné de l’Occident. Sa déstabilisation aurait de graves répercussions dans l’ensemble du Moyen-Orient.

Aleteia : Le mouvement de manifestations qui se propage en Iran est le plus important qu’ait connu le pays depuis 2009. La répression scandalise l’Occident. Que se passe-t-il exactement ? L’élection du modéré Hassan Rohani en 2013, puis sa réélection en 2017, n’auraient-elles pas dû apaiser la contestation populaire ?
Thomas Flichy de La Neuville : L’Iran est actuellement en proie à un mouvement de contestation lié à la situation économique du pays. La raison en est la suivante : le gel des activités nucléaires de l’Iran devait avoir pour contrepartie le dégel des avoirs iraniens. Or rien de tel ne s’est produit, si bien que la population estime avoir fait l’objet d’un marché de dupes. La population iranienne dirige donc logiquement son ressentiment vers le gouvernement actuel, qui tâche de faire des concessions en sa faveur. 

Comment peut-on qualifier la nature du régime actuel ? Par certains aspects, l’Iran paraît plus modéré que le wahabisme saoudien.
Nous sommes devant l’un des rares États qui s’oppose à la mondialisation océanique et libérale. Cette île chiite continentale et enclavée est même devenue le laboratoire de la contre-mondialisation. D’où l’opposition de l’Arabie Saoudite et plus largement des puissances financières. Le gouvernement du président Rohani gouverne actuellement au centre. Il doit naviguer entre deux petites minorités agissantes : l’aile droite des Pasdarans, qui considère qu’il a trahi la révolution, et l’aile gauche libérale, qui souhaiterait une ouverture sans bornes. En ce qui concerne la modération de l’Iran, elle n’est pas liée au régime ni même à l’État mais à sa culture profonde et enracinée du débat intellectuel. Cette culture a permis à la Perse au cours des siècles de devenir l’espace le plus créatif et ouvert du monde musulman.

Quelle est la situation des chrétiens en Iran ?
Les chrétiens sont tolérés mais la liberté de culte est extrêmement restreinte. En revanche, leur situation est à l’évidence plus enviable que dans les pays sunnites de la région. 

Cette situation relativement favorable s’explique-t-elle politiquement ou a-t-elle une origine religieuse, directement liée au chiisme ?
Malgré les persécutions qui se sont déchaînées sur les chrétiens de Perse avec l’arrivée de l’islam, christianisme et islam chiite se rejoignent sur trois points essentiels, qui méritent d’être connus : en premier lieu, l’islam chiite repose sur le sacrifice volontaire et sanglant d’Hossein à Karbala en 680 après Jésus-Christ face aux armées du calife omeyyade Yazid. Dans la religion populaire, Hossein est moins mort pour assurer la victoire terrestre de la religion chiite, que pour faire gagner à ses fidèles le salut éternel en obtenant de Dieu, en échange de ses souffrances, le pouvoir d’intercession suprême au jour du grand jugement. Il est probable que l’islam chiite ait trouvé son inspiration dans un christianisme fondé précisément sur le sacrifice sanglant et volontaire du Christ pour le rachat de l’humanité déchue.

En second lieu, le chiisme a pour particularité d’élaborer une doctrine particulière autour de la figure des descendants du prophète. Désignés par le terme d’imam, ceux-ci auraient hérité de père en fils de la science divine de Mahomet et seraient donc les seuls à pouvoir légitimement interpréter le texte coranique et assurer la direction religieuse, politique et morale de la communauté musulmane. La dévotion portée aux imams est immense et constitue le cœur de la religiosité populaire chiite. À cette vénération des imams répond le culte médiéval des saints chez les chrétiens, né spontanément, et encadré très rapidement par l’Église.

Enfin, l’idéal préislamique de chevalerie, ou javanmardi reste très vivant. Celui-ci est prôné par les soufis également appelés derviches. Leur premier centre est situé dans le nord du Khorasan. Les derviches sont des êtres détachés des biens matériels et amoureux de la vérité absolue (Haqq) et de la réalité (Haqiqat). Ils enseignent à ceux qui en ont les capacités les coutumes de la chevalerie. Le Javanmardom agit selon ses principes au péril de sa propriété et de sa vie. Cet idéal capital aux yeux de l’imam Ali lui-même. Dans les romans de chevalerie persane, celui-ci défend le faible sans regarder le risque qu’il encourt. L’islam chiite a par conséquent conservé l’idéal du Javanmardom. Celui-ci trouve de fortes résonances dans la figure du chevalier chrétien.

Assiste-t-on avec les émeutes d’aujourd’hui à une version persane des « printemps arabes », et de leurs fausses promesses ?
La question la plus importante qui se pose à propos des manifestations en Iran est en effet celle de leur cerveau organisateur. L’on sait bien qu’une émeute n’est jamais spontanée lorsque les ventres sont pleins. Dans le cas présent, le cerveau est-il situé à l’intérieur ou à l’extérieur ? Les Iraniens attribuent naturellement ces troubles — dont l’ampleur reste à démontrer — à une intervention extérieure. Ceci s’explique par la longue tradition d’interventions souterraines des États-Unis dans la politique iranienne depuis la Seconde Guerre mondiale. Ces interventions ont été officiellement théorisées en une doctrine : la diplomatie transformationnelle, c’est-à-dire l’art de renverser un régime par des moyens non-violents. Les Iraniens savent que les États-Unis et leurs alliés ont trop d’intérêts à ne pas déstabiliser le régime iranien pour s’en abstenir. Ils savent également que la politique étrangère américaine au Moyen-Orient a été réduite à néant et a besoin d’un succès symbolique. S’il est prouvé que les troubles sont effectivement téléguidés depuis l’étranger, cela aura pour effet de réconcilier l’aile droite des pasdarans avec le régime. L’effet fédérateur sera donc inverse à celui désiré.

À cet égard, l’amateurisme des réseaux occidentaux montant en épingle l’image d’une femme tête nue brandissant son voile sur un bâton a pour seul effet de décrédibiliser sur place un mouvement aux contours très flous. Les images proposées sur les écrans de télévision du monde entier le 31 décembre laissent à désirer : la première montre une foule importante manifestant en faveur du régime et la seconde, une quinzaine d’étudiants face à un nombre égal de forces de police.

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.

Pour en savoir plus :
L’Iran au-delà de l’islamisme de Thomas Flichy de La Neuville. L’Aube, 2013, 271 pages, 18 euros.

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