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Jean-Claude Guillebaud : « La foi est un cheminement et un approfondissement critique »

JEAN CLAUDE GUILLEBAUD
ULF ANDERSEN I Aurimages
Jean Claude Guillebaud, essayiste français et écrivain, en 2008.
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Dans son dernier essai, « La foi qui reste » (éditions L'iconoclaste), Jean-Claude Guillebaud met en garde les chrétiens face aux dangers qui les guettent, tout en rendant un vibrant hommage au message évangélique. Rencontre.

Journaliste, essayiste et éditeur, Jean-Claude Guillebaud a publié en 2007 Comment je suis redevenu chrétien. Dix ans après, le chroniqueur de La Vie fait le bilan dans La foi qui reste (éditions L’iconoclaste). Avec le père de l’Église Augustin d’Hippone, l’écrivain Georges Bernanos et le sociologue et théologien protestant Jacques Ellul, dont il fut l’élève, l’écrivain réfléchit à ce que signifie être chrétien aujourd’hui. Défenseur du pape François, Jean-Claude Guillebaud perçoit deux dangers pour le christianisme aujourd’hui : la défiance grandissante à l’égard du religieux et la « médiocrité des chrétiens », tentés par le repli identitaire. L’essayiste plaide pour l’engagement citoyen des chrétiens, l’ouverture et pour la transmission aux jeunes génération.

Aleteia : Vous constatez une méfiance à l’égard de la religion en France et vous la faites remonter à l’apparition du terrorisme islamiste. Comment s’exprime-t-elle ?
Jean-Claude Guillebaud : Il y a depuis longtemps en France une tradition hostile au religieux. De ce point de vue, la France, qui se déclare de plus en plus laïque ou sécularisée, se rapproche de la Belgique et du Québec. Ces deux pays ont traditionnellement une sensibilité hostile au religieux. Ces deux dernières années, nous avons souffert, comme les juifs et les musulmans, de l’effet de souffle du terrorisme islamique. Pour nombre de journalistes les choses sont simples : le terrorisme se revendique de l’islam, l’islam est une religion, donc toutes les religions sont suspectes. Maintenant quand vous écoutez la télévision ou la radio, la religion est associée au mal. Ce serait elle qui provoque la violence, les guerres, etc. Je dois ajouter que c’est totalement absurde. Nous oublions une choses très simple. Au cours du XXe siècle, les grandes catastrophes militaires, les deux guerres mondiales, et les grandes catastrophes idéologiques, le nazisme et le stalinisme, avaient en commun d’être hostiles au religieux. Faire de la religion le responsable de tous les maux est aussi bête que d’affirmer que c’est l’athéisme qui en est responsable.

Vous constatez une baisse de la religiosité en France. Comment expliquez-vous que beaucoup de commentateurs — comme par exemple La revue du Mauss, dans son dernier numéro — parlent de « retour de la religion » ?
Alain [directeur de publication de La revue du Mauss, ndlr] est un vieil ami et je suis même président des amis de La revue du Mauss. Je suis très sensible à leurs thèses. Cependant, quand on parle de retour du religieux, on fait une erreur car le religieux n’est jamais parti. Certes, les gens se rendent moins à l’église, il y a moins de prêtres, etc. Mais Dieu est toujours là ! Dans la jeunesse par exemple, il y a une vivacité. C’est mon espérance pour l’avenir. Prenons le cas de la revue Limite, créé en 2015. Les fondateurs se déclarent écologiques et chrétiens. La moyenne d’âge doit être entre 25 ans et 30 ans et pourtant ces jeunes ont des propos très réfléchis. C’est un signe, mais il y en a d’autres.

Prenez l’exemple d’Amnesty International, dont je suis très proche. Il y a de nombreux chrétiens. Certes, ce n’est pas marqué sur leur front et ils ne se proclament pas comme tel. Mais il y a une inspiration chrétienne très forte. De même, prenez le Restos du cœur, fondés par Coluche, qui n’avait rien de chrétien. Je constate qu’une bonne partie des bénévoles aujourd’hui sont chrétiens. Le christianisme est toujours là. Il est battu en brèche, il est critiqué, les prêtres se font de plus en plus rares et la présence dans les églises diminuent, mais il est toujours là.

Il en est de même pour l’islam. Mon meilleur ami, Akram Belkaïd, qui a 20 ans de moins que moi, est musulman. Il pratique son islam avec beaucoup de paix et a placé ses enfants dans une école catholique, parce qu’il trouve ça plus sûr. Il collabore notamment au Monde diplomatique et est un exemple de la vigueur du monde musulman.

Vous consacrez également un chapitre à la médiocrité des chrétiens, vous référant à l’écrivain Georges Bernanos. Comment peuvent-ils l’être moins ?
C’est une expression que j’emprunte effectivement à Georges Bernanos. Je le lis depuis que je suis adolescent. Il y a quelques années un ami m’a offert ses Écrits de combat publiés dans la Pléiade. J’ai alors découvert plusieurs textes de lui que je ne connaissais pas avant. Bernanos répétait que le pire pour le christianisme est la médiocrité de certains chrétiens. En disant cela, il s’incluait dedans. Il ne faisait pas la leçon aux autres. Il parle de la médiocrité de plusieurs façons.

Il y a cette fameuse phrase, que je trouve magnifique et que Bernanos aimait beaucoup également, de Charles Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse, avoir une âme habituée ». C’est vrai que la routine est l’une des choses qui constituent la médiocrité chrétienne. En province, où j’habite, c’est trop souvent le cas dans les familles catholiques.

Il y a une deuxième façon, dont j’ai parlé dans d’autres livres, et dont parle aussi Bernanos. La tradition maurassienne est trop importante encore en France. Charles Maurras a joué un rôle important dans la vie intellectuelle française des années 1920-1930, y compris dans les grandes écoles, comme l’École normale supérieure (ENS). Il disait : « Je suis athée, mais catholique ». Il était athée, car le message évangéliste ne l’intéressait pas du tout. Mais l’Église catholique l’intéressait comme institution capable de structurer la société française. Bernanos a eu une phrase magnifique et cruelle pour répondre à cela. Quand il rompt avec l’Action française et Maurras, il écrit dans une lettre : « Il y en a certains qui pensent que le Christ est mort sur la croix pour permettre aux propriétaires de dormir tranquille ». Il se moque ainsi des catholiques athées. C’est très important, car c’est aujourd’hui une tendance plus vigoureuse que nous le croyons. Quelqu’un comme Bernard Anthony, intellectuel qui a rejoint le Front national, est complètement comme cela.

Il y a une troisième forme de médiocrité. Cette fois-ci, je vais faire appel à mon ami Edgar Morin, que j’ai édité au Seuil. Certains prêchent un christianisme et agissent de manière différente. Ils sont comparables aux pères de famille qui prônent la fidélité, tout en ayant une maîtresse à côté, ou à ces chefs d’entreprise qui disent aux jeunes que la précarité est formidable, mais n’en veulent pas pour eux-mêmes. Cette discordance entre la parole et les actions est selon moi une grande forme de médiocrité dans le christianisme. Edgar Morin dit : « Quand on ne vit pas comme on pense, on se condamne à penser comme on vit ».

Vous critiquez sévèrement les « catholiques identitaires ». En quoi sont-ils pour vous des chrétiens médiocres ? Car, ils ne sont pas tous comparables à Maurras, certains ont sincèrement la foi…
Dans le passage sur le catholicisme identitaire, je confesse qu’il m’est arrivé aussi d’être tenté par la citadelle. Mais pourquoi, je suis finalement très critique de cette position ? Parce que dans mon esprit, et c’est ce que disait également saint Augustin, la foi n’est jamais un état. Il faut être outrecuidant ou singulièrement vaniteux pour dire : « Je suis chrétien, point à la ligne ! » C’est-à-dire pour revendiquer son christianisme comme un butin ou une conquête. Nous ne sommes jamais complètement sûrs d’être chrétien. La foi est un cheminement et un approfondissement critique. J’aime bien cette idée présente chez les pères de l’Église, et qui est une évidence que nous tendons à oublier, la foi est un projet, sans cesse en mouvement. Je vais encore citer Bernanos : « La foi, c’est 24 heures de doute, moins une minute d’espérance ». J’aime bien la modestie, l’humilité et la détermination de cette phrase. Se présenter avec orgueil comme un chrétien qui serait arrivé, cela n’a pas de sens. De plus, s’enfermer dans son identité, se claquemurer, c’est se couper des autres.

Je suis chrétien et je l’assume, mais je parle autant de mes relations avec mes amis musulmans ou juifs. J’ai par exemple fait des conférences au cercle Maïmonide, cercle judéo-chrétien à Montpellier, ou avec des musulmans, y compris à Oran en Algérie. Dans le livre, je cite Pierre Claverie, évêque d’Oran tué par un attentat islamiste ou des services secrets algériens, en 1996, et qui a énormément dialogué avec des musulmans. Sur son mausolée, à l’arrière de la cathédrale d’Oran, ils ont gravé une de ses phrases : « Le vrai dialogue ne peut exister que si j’accepte l’idée que l’autre est peut-être porteur d’une vérité que je n’ai pas ». Le dialogue n’est pas simplement une juxtaposition de croyances différentes. Cela implique un minimum de respect de l’autre : peut-être que l’autre va apporter des choses. J’ai été sur la tombe des moines de Tibhirine, avec un ami algérien. Nous avons prié ensemble, chacun dans sa foi. Nous avions l’impression d’être ensemble, à la fois différents et proches. Et cela n’est pas possibles avec les identitaires.

Pour vous, les Évangiles sont plus affaire de parole que d’écriture. Qu’est-ce que cela change dans la pratique chrétienne ?
Je fais référence à un très beau livre de Maurice Bellet, célèbre théologien et ami, qui aura bientôt 94 ans. Il est très critique à l’égard de l’Église. Il a une très belle formule : « C’est vrai que nous sommes dépositaires du texte évangélique, mais il faut éviter de fétichiser la parole. » C’est-à-dire qu’il ne faut pas graver dans le marbre un texte qu’il faudrait suivre à la lettre. Les Évangiles ne sont pas des textes dictés par Dieu, mais une parole rapportée par les quatre évangélistes. C’est important, puisque la parole est vivante. Bien qu’il raconte au fond la même chose, il y a d’ailleurs des divergences entre les différents évangélistes. Cela provient du fait qu’il s’agit de témoignages. C’est bien de comprendre que le message évangélique est parole avant d’être texte.

Comprendre cela nous détourne du dogmatisme et de l’intolérance. Il faut en finir avec ces chamailleries sur ce qui est écrit. Ce qui compte le plus, c’est l’esprit et pas la lettre, même s’il est important qu’il y ait des allers-retours entre les deux. Depuis 2000 ans, il faut que tous les siècles nous réinventions la parole. Michel Henri, grand phénoménologue [la phénoménologie est un courant philosophique qui s’intéresse à l’étude des phénomènes, ndlr] chrétiens décédé il y a peu, a essayé dans certains de ses livres, notamment le dernier qui est posthume, Paroles du Christ, de formuler certaines phrases qui nous paraissent obscures de nos jours. « Notre père qui êtes aux cieux ». Qu’est-ce que cela signifie « être aux cieux » ? C’est être dans un satellite ? Il explique que pas du tout, c’est être dans la vie invisible. Il faut construire des passerelles pour aider à comprendre l’esprit du texte. Je recommande fortement ce livre publié en 2002, qui m’a bouleversé.

Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire. 

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