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Si vous croyez que Dieu est mort, lisez la réponse de Zygmunt Bauman

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Le célèbre sociologue Zygmunt Bauman explique pourquoi Nietzsche et Peter Berger se sont trompés.

« Il n’y a plus de religion… Dieu est mort ». À l’origine professée par Nietzsche, puis par Peter Berger, la mort de Dieu est devenue une affirmation répandue. Voici comment le grand sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman renverse ce lieu commun à partir d’extraits tirés d’un texte publié dans Il Piccolo, le 15 novembre 2016.

Avis de décès prématuré

« Que de fois entendons-nous dire que le nombre de nouveau-nés amenés à l’église pour être baptisés est en baisse ? Et n’est-il pas vrai que le nombre de personnes fréquentant l’église le dimanche est en baisse lui aussi ? Ces statistiques sont choisies dans l’intention précise d’appuyer cette thèse. Et les rabâcher sans cesse a pour but de faire croire, comme cela arrive avec tous les autres préjugés, qu’il s’agit d’une affirmation bien fondée et vraie. Mais ces statistiques remplissent-elle le devoir qui leur incombe ? Probablement le rempliraient-elles si l’énorme et croissant volume d’autres faits ne suggéraient et démontraient exactement le contraire, déjouant tous les pronostics, à savoir que la religion existe et continue à avoir de la force et de l’influence, et qu’annoncer la mort de Dieu est pour le moins prématuré ».

Peter Berger se rend à l’évidence

Zygmunt Baumann rappelle que même Peter Berger, un des plus grands sociologues des religions du XXe siècle, a dû faire marche arrière et revenir sur son diagnostic d’une religion à bout de souffle.

« En 1968, il avait prédit dans le New York Times un bouleversement du paysage religieux, affirmant qu’au XXIe siècle on ne trouverait de “croyants religieux que dans de petites sectes, soudées entre elles pour résister à une culture séculière mondiale”. Mais trente ans plus tard, aux portes du nouveau siècle auquel il se référait, le sociologue dut le reconnaître (dans The Desecularization of the world, 1999) : “L’idée selon laquelle nous vivons dans un monde sécularisé est fausse. Le monde d’aujourd’hui est aussi furieusement religieux qu’il l’a toujours été.” »

La force du préjugé

Peter Berger est revenu sur son pronostic. Mais combien feraient comme lui ? Que de fois le préjugé prend le dessus sur la réalité des faits ?

« Le préjugé, met en garde Zygmunt Bauman, est dogmatique : ceux qui s’y accrochent refusent toute argumentation et ferment leurs oreilles aux jugements qui ne sont pas les leurs, par crainte de devoir adoucir leurs convictions. »

Nietzsche s’est trompé

Un grand personnage que l’on peut ranger dans la liste des pessimistes est Friedrich Nietzsche : dans Le gai savoir, œuvre très représentative du philosophe, il affirme :

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau ; Qui nous lavera de ce sang ? »

Pourtant, réplique Zygmunt Bauman :

« Dieu est encore bien vivant, comme le sont sans aucun doute – et on le voit bien – les religions, qui reposent sur son omniprésence immortelle : contrairement à l’orgueilleuse revendication de la mentalité moderne selon laquelle nous, les hommes, sommes pleinement capable de saisir, comprendre, décrire, affronter et gérer le monde ainsi que notre présence sur terre en parfaite harmonie ; et contrairement à notre intention proclamée de placer le monde sous la seule et unique administration de l’homme, armé de sa raison et de ses deux pousses : la science et la technologie. En net contraste avec leur promesse, ces armes n’ont pas réussi à nous doter nous, êtres mortels, de cette toute puissance – trait distinctif du Dieu immortel – et il est de moins en moins probable qu’avec toutes leurs découvertes et inventions terrifiantes celles-ci n’y arrivent jamais. »

Mort de l’humanité

L’impression est donc, conclut le sociologue, que si jamais Dieu devait « mourir » — autrement dit devait être exilé de notre pensée, expatrié de nos vies, cessait d’être un point de référence et d’appel et était substantiellement oublié – cela arriverait uniquement en même temps que la mort de l’humanité. Pourquoi ? Parce que Dieu « existe pour notre insuffisance, notre insuffisance d’être humain – selon la mémorable formule du grand philosophe polonais Leszek Kolakowski – insuffisance de notre pensée et de notre capacité d’application pratique ; insuffisance qu’il est hautement improbable de voir un jour surmonter ».

« Il y a des phénomènes dont nous pouvons ne pas avoir conscience – par exemple l’éternité et l’infini, ou pourquoi et pour quoi nous existons, et pourquoi il y a quelque chose de plus que le néant – phénomènes et interrogations qui malgré les efforts d’esprits les plus exceptionnels, insiste Zygmunt Bauman, nous ne comprendrons jamais ».

Article traduit de l’édition italienne par Isabelle Cousturié. 

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