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Jean Merckaert : « Notre maison commune brûle : on ne peut plus s’asseoir sur l’écologie ! »

Audition de Jean Merckaert, rédacteur en chef de la revue Projet et administrateur de Sherpa, par la Section de l'économie et des finances du CESE dans le cadre de la saisine : "Les mécanismes d’évitement fiscal et leurs impacts sur le consentement à l’impôt et la cohésion sociale", le 8 juin 2016 © CESE (capture d'écran)
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Le rédacteur en chef de la revue Projet attend du futur chef de l’État trois choses importantes : une capacité à restaurer la confiance dans l’action politique et publique, de l’exemplarité et une capacité à écouter et à avoir de l’empathie.

Aleteia : Dans l’idéal, quel président de la République attendez-vous ?
Jean Merckaert : 
J’attends du futur chef de État trois choses importantes : d’abord une capacité à restaurer la confiance dans l’action politique et publique, ce qui suppose de l’intégrité, de l’exemplarité et une capacité à écouter et à avoir de l’empathie. Il ne s’agit plus de se prendre pour l’homme providentiel qui a réponse à tout ! Je ressens chez beaucoup de concitoyens un sentiment d’humiliation : comme si on ne comptait pas sur eux, comme s’ils ne comptaient pour rien. Ils aimeraient dire à nos politiques : nous existons et nous pouvons contribuer, nous ne sommes pas des fardeaux. Pour entendre cette attente presque existentielle, il faut d’abord quelqu’un qui soit à l’écoute ! Il est fini le temps des politiques omniscients parce qu’ils auraient fait l’ENA ou HEC…

Deuxièmement, on ne peut pas parler de la situation en France sans donner à comprendre ce qui se passe dans le monde. Il faut cesser de présenter le monde comme une menace dont il faudrait se protéger : pour les chrétiens, l’humanité est une ! Il revient au président de faire une pédagogie du monde et de la mondialisation, pour donner un sens à l’action politique nationale. Prenons la question de l’accueil des migrants : ce que l’on a présenté comme une « crise » migratoire n’est pas près de s’arrêter ; les gens qui vivent dans des zones devenues impropres à la vie, des suites du réchauffement climatique, ne vont pas rester là tranquillement à mourir… Le président doit pouvoir inscrire son projet pour la France dans une perspective mondiale.

Pour les chrétiens, il importe que cette vision soit lucide, mais aussi habitée par l’espérance, la foi en l’homme, en sa formidable inventivité, et non habitée par la peur, toujours mauvaise conseillère. Comme le dit le pape François dans Laudato si : « Le monde n’est pas un problème à résoudre mais un mystère joyeux à contempler… » Enfin, il faudra au prochain président du courage ! Parce qu’on sent bien que le logiciel économique (et politique) avec lequel nos politiques ont grandi est incompatible avec la donne écologique ! Or il faut sortir de cette logique de croissance du PIB, redéfinir le progrès. Qui nous parle, par exemple, d’un indicateur comme l’empreinte écologique ? Elle montre que si tous les humains vivaient comme les Français, on aurait besoin de trois planètes… Mais penser autrement, c’est se heurter à des habitudes, des intérêts puissants et notamment financiers. Cela suppose d’avoir du courage, un cap et de savoir résister aux oppositions qui ne manqueront pas de s’exprimer…

Quels sont les points essentiels que vous scruterez dans les programmes ?
Je mets la question écologique en tête ! L’écologie doit cesser de n’être qu’un simple volet des programmes. Dès lors que notre « maison commune » brûle, que ce dont dépend la vie même de notre humanité est en péril, on ne peut plus s’asseoir sur ces défis et se contenter d’ajouter un petit chapitre à un programme ! Pour moi, si la question écologique n’est pas centrale, on ne peut pas être un candidat crédible.

Deuxième point : la qualité d’une société se mesure au sort que l’on réserve aux plus fragiles. Les richesses de la planète ont été léguées pour le bien de tous ; si quelques-uns se les approprient, ils les volent aux autres ! C’est la même chose pour l’utilité de l’entreprise : la finalité de l’entreprise ne doit pas être de dégager des bénéfices pour les actionnaires. L’entreprise ne peut pas être une fin en soi ! Tout ce qui est dit là, c’est ce que prône la doctrine sociale de l’Église…

Une autre priorité pour moi qui suis chrétien : l’hospitalité. Nous avons le devoir d’accueillir les êtres humains qui fuient la violence ou la mort ; les discours qui visent à nous désensibiliser à leur sort, en les enfermant dans des catégories comme s’ils n’étaient pas vraiment des humains comme nous, sont extrêmement dangereux. Toutes les atrocités commises contre l’humanité commencent toujours par dénier une même humanité à l’autre. Tiendrions-nous les mêmes discours sur les migrants si nous nous mettions à leur place, fuyant notre terre ? Il ne faut surtout pas revenir sur les acquis qui font la grandeur de notre pays, de l’Union européenne. Au contraire, la générosité que l’on observe à l’échelle individuelle, il faut la soutenir à l’échelle politique.

Quelle devrait être « la » mesure à prendre au cours du prochain mandat présidentiel ?
Puisqu’il faut en choisir une, ce serait le plafonnement des écarts de revenus. Dans les années 80, Jacques Calvet (alors P.-DG de Peugeot-Citroën ndlr) avait relevé son salaire de 40% ce qui avait fortement fait réagir l’opinion publique. Or son salaire était de 35 fois le SMIC. Aujourd’hui, quand on regarde le salaire moyen des 50 patrons des plus grandes entreprises françaises, il est proche de 350 fois le SMIC ! Cela peut paraître anecdotique, mais pose en réalité une question éthique et sociale.

Les huit personnes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié la plus pauvre des habitants de la planète… Que fait-on de ces inégalités-là ? Une mesure qui plafonnerait les écarts de revenus serait un signal fort ! Déjà dans l’Antiquité, Platon proposait une échelle maximale de 1 à 4 entre pauvres et riches…

Un certain nombre de dirigeants américains (et français aussi comme le patron d’Auchan, Gérard Mulliez, qui l’applique au sein de son propre groupe Ndlr) estiment que l’écart ne devrait pas être supérieur à 20 fois le salaire minimal. Nous sommes dans une société méritocratique : on nous fait croire que si on a une position, c’est parce qu’on la mérite. Or il s’agit bien d’une idéologie, qui ne prend pas en compte les multiples facteurs explicatifs. D’après Branko Milanovic, de la Banque mondiale, notre niveau de revenus s’explique avant tout (pour 60%) par le pays dans lequel on vit, puis (pour 20%) la famille dans laquelle on est né etc…

C’est aussi une question sanitaire : plus une société est inégalitaire, plus elle est malade. Les épidémiologistes sont formels : une société où les inégalités sont moindres est une société où il fait meilleur vivre pour tous, y compris pour les riches ! Et c’est encore et toujours une question écologique : les plus fragiles dans le monde sont les plus affectés par les dégradations de l’environnement générées par les plus riches. Plafonner les écarts de revenus, c’est admettre qu’on ne peut pas faire comme si les ressources planétaires étaient illimitées. Cette mesure est préconisée par de nombreux intellectuels qui parlent eux d’une échelle de 1 à 12.

Il s’agit aussi d’envoyer un autre signal : la richesse produite par l’entreprise est une richesse collective et non la richesse d’une seule personne. Ainsi Emmanuel Faber livrait dans son livre cet exemple chiffré : si les rémunérations du 1 % des salariés les mieux payés de chez Danone (dont il est aujourd’hui Directeur général) étaient de 30 % inférieures, on pourrait doubler les salaires des 20 % les moins bien payés. Bref, c’est une mesure tout à fait envisageable !

Propos recueillis par Fanny Magdelaine. 

 

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