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La confession de Yannick Jadot

© LIONEL BONAVENTURE / AFP
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À l’approche de l’élection présidentielle, Samuel Pruvot, rédacteur en chef à Famille chrétienne, a passé « Les candidats à confesse », comme s’intitule son nouveau livre numérique édité par Le Rocher. En exclusivité, Aleteia publie la « confession » de Yannick Jadot, ex-candidat d’Europe Écologie - Les Verts (EELV), qui s’est rallié à Benoît Hamon (PS) le 23 février dernier.

Samuel Pruvot : Que devez-vous à vos parents par rapport à votre engagement actuel ?
Yannick Jadot : Mes parents étaient enseignants dans une petite commune de l’Aisne. Je suis né dans un logement de fonction d’une école communale. Pour eux, l’éducation et la République allaient de pair. Il y avait le poids des symboles : liberté, égalité, fraternité. À la maison la conscience politique se forgeait dans les discussions quotidiennes. Quand j’étais gamin on allait distribuer des tracts du Parti socialiste (PS). Mon père était un militant engagé. Je me souviens même d’avoir vu Mitterrand en campagne en 1974 à Laon… Je me rappelle aussi leur désespoir quand ils ont découvert, à 20 heures, le résultat de l’élection présidentielle. Il y avait le rêve de la gauche au pouvoir pour toute une génération marquée par la guerre d’Algérie et qui avait milité contre la guerre du Vietnam. À cette époque les idéologies étaient encore très fortes. Ce n’était pas une simple alternance qu’ils visaient mais une véritable conquête. L’instituteur, dans ma commune rurale, avait beaucoup d’importance. Cela ne se limitait pas à la charge de transmission du savoir. Mon père était l’interlocuteur naturel des familles.

Vous aviez un rapport facile avec lui ?
Mon père était assez autoritaire et en même temps très proche de nous. À la maison nous étions quatre garçons… J’étais le petit dernier et tout était très cadré. Mais dehors, dans la campagne, nous étions libres de nos mouvements. Mes parents ont construit leur maison au milieu des champs avec leur salaire d’instituteur. Mon père avait un amour très fort pour les arbres. La nature était pour moi et mes frères un terrain de jeux. On passait beaucoup de temps en famille dans la forêt. À la fin de sa vie, pour se détendre, mon père mettait toujours sa chaise aux pieds du même chêne…

Votre amour de la nature est donc une affaire de famille ?
Vivre au milieu de la nature ne suffit pas pour forger une conscience écologique ! Ce n’est pas du domaine de l’inné. Le rapport à la nature est quelque chose qui se construit tout au long de la vie. J’ai été très marqué dans ma jeunesse par certaines lectures comme Les Racines du ciel de Romain Gary. Ce livre exprimait exactement ce que je ressentais à l’époque. C’est l’histoire d’un homme rescapé des camps qui va défendre les éléphants en Afrique. Il considère que la protection de cette espèce inadaptée est en réalité la meilleure manière de conserver notre part d’humanité… Protéger la différence, même anachronique au regard de notre développement économique, est une chose vitale.

Vous nourrissez votre idéal politique dans des livres ?
J’ai beaucoup aimé Jack London et sa réflexion sur la civilisation à l’état brut. La Ruée vers l’or. J’adore aussi l’écrivain américain John Steinbeck. Il y a peu de temps, j’ai découvert Alfred Guthrie. Il décrit le monde des trappeurs et leur émerveillement face à la nature sauvage. Ce texte – La Captive aux yeux clairs – a inspiré un western magnifique. Ce roman est une méditation sur la beauté de la nature et l’appétit de liberté qui s’exprime dans des conditions extrêmes. Ces trappeurs sont l’avant-garde de la civilisation : ils transportent des maladies qui vont décimer les indiens, ils vont finir par détruire ces paysages splendides. Guthrie montre que les hommes sont capables de détruire ce qu’ils adorent. Il n’y a pas de happy end.

La première étincelle de votre combat politique, c’est la lutte contre la loi Devaquet en 1986. Pourquoi ?
À Dauphine, j’étais un des responsables du mouvement. C’est mon tout premier engagement politique. Lors de la première manif nous sommes passés devant Assas. Le GUD était encore très actif. J’étais dans le service d’ordre et il fallait les empêcher d’attaquer notre cortège. Ils étaient casqués et armés de battes de baseball. On a récupéré toutes les canettes disponibles alentour. Dès que le GUD chargeait, on lançait sur eux nos canettes pleines !

Qu’est-ce que vous avez appris dans le syndicalisme étudiant ?
J’étais dans la coordination nationale. Cette expérience a été très formatrice. Je me suis retrouvé du jour au lendemain avec tous les bidouilleurs trotskistes, ceux qui, par la suite, ont rejoint le PS. Sans moi ! J’ai été appelé au petit matin par la coordination nationale quand Malik Oussekine a été tué. Déjà un étudiant avait perdu un œil à Invalides après un tir de grenade. Malik avait été battu à mort par la police… Le premier papier d’identité retrouvé sur lui était une carte de sport de Dauphine… « Comme le gars vient de chez vous, c’est à vous d’organiser la manifestation en sa mémoire. » Je me retrouve dans ma chambre de bonne à tracer sur un plan de Paris l’itinéraire de la manif qui passait par l’hôpital Cochin où reposait sa dépouille. Cette manif fut le coup d’arrêt pour Devaquet… Ce n’était pas un mauvais homme au fond Devaquet et il a pris cher.

Ensuite vous choisissez de partir en Afrique pour commencer votre carrière professionnelle. C’est un choix politique ?
Je ne voulais pas me contenter d’un beau mémoire universitaire qui expliquait comment un Burkinabé réagissait au prix des matières premières sans avoir jamais vu un Burkinabé ! Au Burkina Faso et ensuite au Bengladesh, j’ai compris pourquoi le bien-être des gens était conditionné par l’environnement. Chez nous, les rayons du supermarché sont toujours approvisionnés qu’il vente ou qu’il neige… Au Sahel, quand il manque de pluie l’été, c’est potentiellement une famine. Au Bengladesh, quand il pleut trop, c’est tout de suite des inondations catastrophiques.  

Très vite vous devenez adepte de la désobéissance civile pour faire bouger les choses…
L’action non violente est consubstantielle aux mouvements de citoyens. Je considère que la légitimité est parfois supérieure à la légalité. Pour faire prévaloir un intérêt général contesté par l’État ou par une entreprise, on doit parfois accepter un risque physique même si ce risque est calculé. Le mouvement qui a inspiré la naissance de Greenpeace, c’est celui des quakers aux États-Unis. Notre geste fondateur, à Greenpeace, fut d’envoyer un bateau en Alaska sur la zone interdite des essais nucléaires. Dans le monde protestant, le message chrétien détermine les comportements individuels au nom de la responsabilité. J’agis donc je suis ! Mais, dans la culture française, votre responsabilité est déléguée à l’État. Il est capable de tolérer la défense d’un intérêt corporatiste mais il ne supporte pas d’être remis en cause au nom de l’intérêt général.

Un homme de gauche, qui plus est en France, peut-il renier l’État ?
Je suis d’abord un écologiste. Quand on me demande : « Pourquoi il faut être de gauche quand on est écologiste ? », je réponds : « Comment on peut être de gauche sans être écologiste ? ». La France est un des pays où le taux de défiance est le plus haut. Défiance vis-à-vis de l’État, de l’entreprise, défiance vis-à-vis des autres. Les Français se sentent trahis par l’État. Nous sommes dans une relation infantile avec l’État qui joue le papa et la maman. Quand l’État nous fait défaut, cela fait naître un sentiment violent. Je connais beaucoup de gens qui construisent leur vie en dehors de l’État et de la politique. Cela dit, beaucoup de Français attendent toujours l’homme providentiel pour les sauver. C’est le propre du jeu de l’élection présidentielle à laquelle nous acceptons de participer.

L’écologie est votre cause principale évidemment ?
Je ne voudrais pas faire croire que mon combat actuel consiste à défendre seulement la nature… Je veux défendre l’homme ! Je me bats pour l’homme comme partie intégrante de la nature.

Comme le pape François alors ?
Juste avant la COP 21, j’ai fait un débat sur la dernière encyclique du Pape avec l’évêque de Kinshasa. C’était dans le cadre des Semaines sociales. Cette encyclique m’a bluffé (même si certains éléments n’appartiennent pas à ma culture). L’écologie, cela veut en dire en grec « la maison commune ». Il y a les gens qui habitent la maison et l’environnement autour compte énormément. Le Pape pointe cette réalité quand il parle « d’écologie humaine ». Il a un diagnostic proche du nôtre à propos des dirigeants qui se soumettent à la finance ou à l’illusion technologique. Le pape François exprime une écologie du sud. Il parle de la souveraineté alimentaire, de l’accaparement des terres et surtout de justice. La perte de la biodiversité, le non accès aux ressources, le dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau relèvent en effet de la justice sociale.

Qu’est-ce qui vous touche chez ce pape ?
Le Pape nous aide à ne pas céder à cette banalisation du mal que nous voyons tous les jours sur nos écrans. Il y a un effet de saturation auquel nous devons résister. Le Pape donne aussi sa lecture des Écritures. Non, l’homme ne doit pas dominer la nature. Il s’affranchit d’une certaine lecture de la Bible. Il remet à sa place le positivisme issu de la Renaissance qui voulait en finir avec les croyances religieuses. On a voulu remplacer le progrès par la croissance économique. Comme s’il suffisait d’un point de croissance pour être plus heureux ! Pour moi, c’est du scientisme.

Quelle est votre vision du bonheur ?
On s’en fiche de savoir quelle est la taille de son téléviseur. Je m’explique. Une étude américaine d’Harvard a suivi des foyers pendant 75 ans. Qu’est-ce qui fait le bonheur d’une vie au final ? Au dessus d’un niveau de vie minimum bien sûr, l’augmentation de vos revenus ne change rien à votre sentiment de bonheur. Ce qui procure un vrai bonheur, ce sont les moments partagés avec les autres. Cela devrait être notre priorité. Il paraît que la finance connaît deux états : l’euphorie et la panique. Ce sont les deux symptômes du maniaco-dépressif. Il ne faudrait pas que le monde soit piloté par une maladie psychologique !

Vous avez une approche un peu utopique de la politique ?
Je défends des utopies pragmatiques et concrètes. En France, il n’y a plus de projet partagé. Nous sommes dirigés par des comptables à l’image de François Hollande avec sa « boîte à outils ». Il se ramène avec des petits tournevis alors que nous avons besoin de débloquer des écrous énormes qui bloquent la société. Demain, on va tous morfler à cause de l’extinction des espèces ou l’explosion des maladies chroniques. L’écologie est une façon de se réconcilier avec notre avenir. Je ne veux pas être le candidat de la fin du monde !

Vous pensez à une vie après la mort ?
Mon papa, sur la fin de sa vie, croyait à des forces supérieures liées à la nature… Moi, j’ai fait mon catéchisme et ma communion. Aujourd’hui, je ne me considère pas comme un croyant mais comme un humaniste. Je ne sais pas comment cela évoluera… Cependant, entre la fin du monde et le monde à construire, il y a le beau. Pourquoi voulons-nous protéger la planète ? Parce qu’elle est belle ! La beauté de ce monde, j’ai envie de la transmettre à mes enfants. Cette beauté, c’est aussi celle de l’humanité.

Propos recueillis par Samuel Pruvot. 

 

Les candidats à confesse de Samuel Pruvot. Éditions du Rocher, avril 2017. 8,99 euros.

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