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La dictature du relativisme : À trop modérer, plus rien n’a de valeur

© EKATERINA CHESNOKOVA / SPUTNIK / AFP
2968647 11/04/2016 Visitors look at the painting ainting "The Black Square" by Kazimir Malevich, at the Tretyakov State Gallery on Krymsky Val. Ekaterina Chesnokova/Sputnik
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Si tout se vaut, rien ne vaut.

En 2005, le futur pape Benoît XVI avait dit : « Nous nous dirigeons vers une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien pour certain et qui a pour but le plus élevé son propre ego et ses propres désirs » [1].

Et effectivement, l’un des grands problèmes de notre temps est une sorte de relativisme anesthésiant qui finit par empêcher tout réel discernement et mène subrepticement à la déshumanisation.

Dans les années 1950, l’écrivain C.S. Lewis décrit très bien le phénomène. Il cite comme exemple un manuel scolaire paru à son époque. Dans celui-ci, les auteurs reprennent une anecdote célèbre rapportée par le poète Coleridge : deux promeneurs sont près d’une chute d’eau. Le premier la qualifie de sublime, le second de jolie. Le premier aura l’assentiment de Coleridge, le second ne l’aura pas. Les auteurs du manuel expliquent que ce que dit le promeneur qualifiant la chute de sublime ne s’applique pas à la chute mais à ses propres sentiments. Ce que voulait dire le promeneur c’est « ce que je ressens est sublime ». Or, dit Lewis, il y a là quelque chose de très dangereux pour deux raisons.

Premièrement, parce que c’est faux. Dire de quelque chose « c’est sublime » n’est aucunement projeter notre propre sentiment de « sublimité » sur la chose considérée. Au contraire ce qui pousse à qualifier quelque chose de sublime est l’émotion d’humilité ou de vénération.

Deuxièmement, les élèves auxquels le manuel est destiné vont « être amenés à croire que toute phrase contenant un jugement de valeur est une affirmation sur l’état émotionnel de celui qui parle et que par conséquent toutes les affirmations de ce genre sont sans importance. » [2]

Inconsciemment ou non, il y a un risque pour que l’élève en déduise que toutes les valeurs sont subjectives et triviales. Tout devient une question de point de vue subjectif, tant en matière d’art, qu’en matière de comportement, qu’en matière d’éthique. À la longue, celui chez qui cette idée du tout subjectif ou du tout relatif s’est implantée, finira par mettre toute expression d’émotion au même niveau. À l’extrême, il ne fera plus de différence qualitative entre la profondeur initiatique que procure la lecture de l’Odyssée avec le sentiment factice promu par une publicité vantant les mérites d’une croisière. Conditionné depuis le plus jeune âge, « on lui aura ôté sans crier gare une petite portion de son héritage humain avant qu’il n’ait l’âge de comprendre ce qu’il lui arrivait ». [3]

Le Beau et la morale mystérieusement liés 

Professeur lui-même, Lewis sait de quoi il parle. Ce qui est important, ce qui humanise, c’est précisément l’éducation au sentiment approprié, ressentir le sublime pour ce qui suscite l’humilité et le dégoût pour ce qui est vulgaire. Attitude qu’on peut qualifier de juste et de congruente, conforme à l’Ordre universel en quelque sorte.

Cette position d’objectivation du sentiment fut universelle (on en revient à la Loi Universelle partout présente), elle fut celle de Platon, d’Aristote, du christianisme mais aussi du taoïsme philosophique, de l’hindouisme, etc… Elle est la base de la vertu. Et Lewis de citer le poète mystique Thomas Traherne : « Pouvez-vous être vertueux, si vous ne rendez pas aux choses l’estime qui leur est due ? Toutes choses ont été créées pour être à vous, et vous avez été créé pour les apprécier à leur juste valeur. » [4]

Par ailleurs, on voit que le sens de la morale est lié mystérieusement à la perception du Beau. Pour qu’une juste éthique puisse se développer, il faut que les hommes soient éduqués dès leur plus jeune âge à ressentir des émotions intenses mais justement accordées pour les questions éthiques mais aussi pour l’art ou la littérature [5] : « Pour un étudiant qui a besoin d’être protégé contre un excès de sensibilité, il y en a trois qu’il faut extirper de la torpeur d’une vulgarité que tout laisse froid. La tâche de l’éducateur moderne n’est pas de défricher des jungles mais d’irriguer des déserts. La meilleur manière de prémunir autrui contre de faux sentiments (comme ceux de la publicité ndlr) est d’inculquer des sentiments appropriés. Faire dépérir la (juste, ndlr) sensibilité de nos étudiants fera d’eux des proies encore plus facile pour les propagandes à venir. » [6]

Les réflexions de Lewis sont plus que jamais d’actualité alors que l’idée relativiste gagne du terrain. La société de consommation fait de plus en plus l’apologie de contre-valeurs dans les médias ou dans les émissions destinées au jeune public : « Il est fréquent que les valeurs diffusées par la téléréalité aillent à l’encontre des valeurs morales : les émissions de téléréalité sont en effet fondées sur la mise en tension du lien social et la mise en danger des valeurs morales. L’émission « Secret Story », par exemple, inculque la valeur du mensonge puisque le principe même de l’émission est de mentir aux candidats : le mensonge est ici comme un moyen de parvenir à ses fins, vers la réussite (plus précisément de l’argent dans le cas présent). » [7]

Cynisme mercantile 

Qu’on se rappelle les paroles du Christ : « Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Mt 6, 24). Mammon qu’on a improprement traduit par « argent » est en réalité le démon de la cupidité. Or ce démon n’œuvre jamais aussi bien que dans l’abrutissement et le relativisme généralisé.

Il y a longtemps que la recherche du Beau en art et la recherche du Bien dans les relations sociales ne sont plus la norme. Mais sans doute que la société prend un virage plus inquiétant encore : celui du cynisme mercantile qui met tout au même niveau, ridiculise les vertus et discrédite les grandes œuvres d’art (Mozart est au pire vu comme ringard, au mieux mis sur le même pied que Lady Gaga).

Ceci peut sonner l’avènement d’un monde qui n’a plus que pour seul horizon la consommation effrénée de biens de divertissement de plus en plus vulgaires et de plus en plus superficiels. S’ensuit alors une spirale infernale entraînant les masses dans un abrutissement de plus en plus abyssal et une absence de normes vertueuses.

Dans cette perspective, les chrétiens se doivent de lutter afin de contrer ce mouvement sociétal. Et ils doivent le faire non en affichant une attitude réactionnaire outrée et stérile mais en cultivant un discernement et une recherche de l’excellence qui ne cède rien à la mentalité commerciale facile.


[1] Homélie lors du Conclave de 2005
[2] C.S.Lewis, L’abolition de l’Homme, Raphaël edition, 2000, p 20
[3] C.S.Lewis, L’abolition de l’Homme, Raphaël edition, 2000, p 26
[4] Thomas Traherne, Centuries of meditation, I, 12
[5] Pour Saint Augustin, la vertu est un ordo amoris, un état bien ordonné des affections selon lequel tout objet reçoit le genre et le degré d’amour qui lui est approprié. (La cité de Dieu, XV, 22)
[6] C.S.Lewis, L’abolition de l’Homme, Raphaël edition, 2000, p 28
[7] http://tpetvrealite.e-monsite.com/pages/la-tele-realite-est-elle-immorale.html

Sébastien Morgan est historien d'Art de formation. Auteur d'un essai paru en 2013 aux éditions du Mercure Dauphinois : Devenir soi-même, chronique d'un chrétien du XXIe siècle, il est également le webmaster du site relianceuniverselle.com.  Après une décennie passée dans le journalisme, il exerce actuellement le métier d'enseignant à Bruxelles.
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