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« Ma vie de courgette » : l’idéologie derrière les marionnettes

© Gebeka Films

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Père Denis Dupont-Fauville - Publié le 25/02/17

Un film remarquable mais qui exige de regarder au-delà des apparences...

Un film remarquable d’audace poétique, de savoir-faire technique et de délicatesse humaine : voilà pour l’apparence. Beaucoup, malheureusement, n’iront pas au-delà dans leur analyse.

Toutes les cases de l’émotion et de l’humanité semblent pourtant cochées. Icare [1], tristement surnommé Courgette, est un jeune garçon d’une dizaine d’années qui se retrouve placé en foyer pour enfants après avoir causé, par accident, la mort de sa mère, alcoolique et brutale. Au milieu d’autres enfants à l’histoire tout aussi désespérante (Simon qui joue les durs, Béatrice dont la mère a été reconduite à la frontière, Alice violentée par son père, Jujube bourré de tocs, etc.), il va peu à peu découvrir la solidarité, l’amitié et même la tendresse. Quand, échappant à l’emprise d’une tante sadique qui veut le récupérer pour toucher des allocations, il quittera le foyer avec Camille, dont il est amoureux, pour commencer une nouvelle vie sous la protection d’un officier de police débonnaire, tout semble en place pour qu’il grandisse en humanité, ouvrant du même coup une espérance à ceux qu’il laisse derrière lui.

La technique de marionnettes animées en « stop motion » (image par image) utilise des couleurs volontairement excessives pour composer des scènes où le moindre détail regorge d’émotion. Décors merveilleusement évocateurs, humour d’une candeur enfantine qui parvient à traverser les pièges de la maltraitance des adultes et de l’égoïsme de la société, sourires parfois douloureux mais toujours tendres, tout concourt, avec une virtuosité technique étourdissante, à faire passer le spectateur des larmes à l’espérance.

Un défilé de clichés 

Si prodigieuses que soient la réussite technique et la palette des émotions, elles se trouvent pourtant au service d’un scénario qui se révèle dénué de scrupules. Pas seulement parce qu’en nous projetant violemment d’une émotion à l’autre il ne laisse aucune marge de recul au spectateur que nous sommes : cela pourrait être attribué à la forme du conte [2]. Mais parce qu’il balise avec détermination un chemin qui, à la réflexion, se révèle hautement prévisible. Le problème n’est pas qu’il y ait un happy end, au contraire, mais que ce happy end, loin de rejoindre le vert paradis des amours enfantines, s’inscrive au terme d’une véritable démarche de subversion qui s’attache à démontrer que, la société étant profondément pervertie, il ne sera possible de retrouver une humanité qu’en faisant jouer contre eux-mêmes les codes sociaux traditionnels.

Sous des dehors expressionnistes faussement délicats, nous assistons au défilé de tous les clichés du politiquement (pour ne pas dire génériquement) correct. Non que les situations décrites soient impossibles ou les réactions exposées inhumaines ; mais tout est présenté du point de vue de la violence pour nous faire trouver le salut dans l’assouvissement de nos désirs les plus bruts. Symptomatique à cet égard la première scène, celle du « meurtre de la mère » (!), involontaire mais finalement bienfaisant. De même pour la récurrence de la question faussement innocente de savoir « comment le zizi du garçon peut exploser dans celui de la fille » : il faut avoir vu le désarroi des très jeunes enfants du quartier bourgeois où nous avons découvert le film, et la façon dont leurs parents, croyant bien faire, tentaient de réprimer leur propre malaise quand la question leur était reposée à la sortie, pour mesurer combien le propos est éloigné de celui d’un conte pour enfant. Loin de se servir de codes enfantins pour nous faire entrer dans un monde plus adulte, la réalisation se sert en fait de codes purement adultes pour nous construire un monde qui n’a rien d’enfantin. La forme, en se trahissant elle-même, se révèle en adéquation avec le fond.

À la fin, le bobo émerveillé se dira qu’il y a peut-être des flics humains et des enfants des banlieues qui ont une chance, trouvant bientôt leur voie dans l’ouverture à la singularité et aux différences de leurs compagnons d’infortune. Mais, pour nommer sans fard la conclusion à laquelle nous conduit l’enchaînement des décalages savamment opérés par le film, les spectateurs sont en fait amenés à espérer que les nouveaux frères et sœurs pourront bientôt s’épanouir dans un inceste plein de tendresse, cautionné et protégé par l’autorité de la loi. Quel dommage de voir tant de talents mobilisés pour un propos si pernicieux et, finalement, si idéologique.


[1] Prénom qui sonne comme une antiphrase : le héros qui chute après s’être approché trop près du soleil dessine en effet l’exacte antithèse de Courgette, lequel prendra son envol après avoir côtoyé l’abîme.

[2] Encore que l’exemple d’un Michel Ocelot, par exemple, témoigne comment le conte permet en fait une démarche rigoureusement inverse lorsque le conte est utilisé à son meilleur. Mais ici, sommes-nous vraiment en présence d’un conte, ou d’une chronique sociale (militante) qui en prendrait les apparences ?

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Cinéma
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