Aleteia

Sommes-nous à la veille d’un nouveau « grand chambardement » ?

"Le Grand Chambardement", Henry de Groux, 1893.
Partager
Commenter

Retour sur une rupture majeure du XIXe siècle : le symbolisme.

Le XIXe siècle est marqué par la révolution industrielle qui va provoquer une rupture sociale, spirituelle et culturelle en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. Cette rupture va provoquer une réaction d’opposition de la part des artistes, ce sera le symbolisme, tout comme au XVIIIe siècle l’avènement des Lumières avait suscité le romantisme.

Un exode sans précédent se déroule, couplé à un changement de société non moins drastique. Sur sept personnes nées à la campagne, seul une y demeurera, une émigre aux États-Unis et les cinq autres vont en ville. Ville où il n’est plus question de penser sa place et de donner sens à sa vie par rapport aux anciens paradigmes légendaires – religieux – traditionnels ou symboliques mais bien de gagner sa vie, d’être rentable, de devenir une force productive dans un monde où se déroule soudain une prolétarisation des masses, une explosion de la misère, de la promiscuité, de l’abandon des enfants. Car s’il est vrai que la raison et le scepticisme issus des Lumières avaient gagné les mentalités de la bourgeoisie depuis longtemps, l’historien Georges Duby fait remarquer que dans les campagnes, il survivait une certaine mentalité féodale, une réminiscence du style courtois. Un poème de Baudelaire décrit à merveille ce sentiment face au désenchantement du monde :

« Le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, la mécanique nous aura si bien américanisés que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. […] Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. »
(« Fusée », Baudelaire)

Et le poète Gustave Kahn de rajouter : « On sent trop que ces gens ne marchent que pour chercher des ressources et la source des rêves se tarit ».

Les reliques du monde disparu 

Deux visions du monde s’affrontent. D’une part le républicanisme laïc, industriel et commercial porté par la IIIe République en France et exprimé par les peintres réalistes et d’autre part, une vision du monde plus traditionnelle et spirituelle défendue par les symbolistes. En Angleterre la polémique est différente car l’opposition à l’Église est moins marquée et l’art naturaliste est plutôt envisagé comme un hommage au Créateur et à Sa Création.

Un œuvre montre ce choc, il s’agit du Grand Chambardement (1893) d’Henri le Groux.

Sur celle-ci, dans une ambiance angoissante, l’on voit une foule nombreuse plongée dans un grand chaos. Il ne s’agit pas d’une cohorte de réfugiés jetés sur la route par les guerres ou les épidémies. Il s’agit plutôt d’une foule variée, on voit des femmes, des hommes, des enfants, et même un cavalier avec une lance – l’esprit chevaleresque ? –  regardant les objets brisés du centre et de l’avant-plan qui gisent comme autant de reliques d’un monde disparu. Parmi ces objets, on voit des chariots, des échelles et une immense croix brisée.

Le chariot est, depuis Platon, le symbole de la maîtrise des pulsions antagonistes et donc de la stabilité sociale nécessaire au développement spirituel et à l’ascension. Ascension désormais impossible avec les échelles éparses et brisées. Tout gît à terre même la croix de la victoire de la vie sur la mort, du bien sur le mal. Tout est brisé, tant les âmes que les corps à l’image de cette homme à droite qui semble mortellement touché… Tout s’écroule : tout est englouti par la course au profit.

Sébastien Morgan est historien d'Art de formation. Auteur d'un essai paru en 2013 aux éditions du Mercure Dauphinois : Devenir soi-même, chronique d'un chrétien du XXIe siècle, il est également le webmaster du site relianceuniverselle.com.  Après une décennie passée dans le journalisme, il exerce actuellement le métier d'enseignant à Bruxelles.
Newsletter
Recevez Aleteia chaque jour. Abonnez-vous
Aleteia vous offre cet espace pour commenter ses articles. Cet espace doit toujours demeurer en cohérence avec les valeurs d’Aleteia. Notre témoignage de chrétiens portera d’autant mieux que notre expression sera empreinte de bienveillance et de charité.
[Voir la Charte des commentaires]