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Ne vivons-nous que pour un jour cesser de vivre ?

© Pixabay
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Un joli poème pour méditer à l'approche de Noël.

L’empire avait la forme de Babel.
Il pesait sur la terre comme une meule
Et la terre étouffait sous le poids de la roue,
De cette pierre écrasante, l’empire.
Elle souffrait dans la tenaille et le carcan.
Malgré les dieux, l’humanité se sentait seule.
Il lui manquait un père, un ami, dans le ciel.
Il nous manquait un fils plus humain que nous-même.
Il nous manquait une parole, son mystère.
Il nous manquait une veilleuse dans la nuit.
Les jours nouveaux étaient pareils aux jours d’antan.
Un césar succédait à un autre césar.
Il y avait toujours une province qu’il fallait
Ajouter à la province la plus lointaine
Comme l’avare dans sa cave tasse un autre sac
Et puis cet autre encore, il reste assez de place.
– Quand viendra l’heure de ton dernier souffle,
Que feras-tu de ton trésor de boue ?
Les forgerons forgeaient plus de cuirasses que de socs
Et les charrons fabriquaient plus de chars que de charrues
Et de charrettes pour les moissons et les noces.
Le champ donnait du fruit ou bien n’en donnait pas.
Quand venait la famine chez les paysans,
Ils s’enrôlaient soldats sous le casque et l’épée,
S‘il faut tuer pour vivre, nous tuerons, comme à la chasse.
C’était bientôt, plus loin, là-bas, d’autres famines.
Et des révoltes qu’il fallait juguler par le sang.
La conquête et la guerre étaient la loi du monde.
On saluait aux carrefours le bronze des Césars
Ou la pierre, le marbre, de leurs simulacres,
Leur main levée au milieu des nuages
Comme s’ils imposaient leur discipline aux vents.
Nous vivions des malheurs et vivions des bonheurs.
Que manquait-il ? Il nous manquait la joie.
Il nous manquait de n’être pas plus que nous sommes.
Ne vivons-nous que pour un jour cesser de vivre ?
Ne sommes-nous que cette haleine fugitive
Et le temps d’un regard qui s’étonne et s’éteint ?
Ne sommes-nous que cette âme captive
De l’ombre ? Ô cœur, mon cœur, comme tu m’es lointain !
Alors Dieu vint parmi nous, se fit homme.
Il fut pour nous le chemin et la voie,
La vérité, la vie, et cette main tendue
Comme la main qui sauve un enfant qui se noie.
Il nous rendit la lumière perdue
Depuis le premier jour au sortir du jardin
Que nous avons quitté, mais qui fut nôtre.
Dieu voulut parmi nous se faire fils de l’homme.
Ce fut, un jour de neige, à la fin de décembre
En un lieu dit hameau de Bethléem,
Quelque bourgade obscure et très pauvre de Palestine,
Et tandis que César Auguste dénombrait,
Les inscrivant de son encre latine,
Un à un, en tout lieu, la foule des vivants
Comme un pécheur lance la nasse dans l’étang.
L’empire doucement se changeait en Royaume.

© Le Centurion
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Méditation de Noël, In illo tempore, par Claude-Henri Rocquet, Le Centurion, 2014, 192 p., 14 euros.


Lire aussi le poème précédent : « Ai-je chanté pour mes amis ma dernière chanson de Noël l’an dernier ? »


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