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Après le Brexit : le présent et l’avenir de l’Europe en dix points.

© Leon NEAL / AFP
Le reflet de la Tour Queen Elizabeth (Big Ben) dans une flaque d’eau, au passage d’un homme, le 27 juin 2016, à Londres.
Photo de Leon NEAL / AFP
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Le Brexit provoque une profonde remise en question de l'avenir et du sens de l'Europe.

Cinquièmement, l’application loyale et fair-play de la décision de Brexit par la Grande-Bretagne ferait prendre conscience en France, rétrospectivement, de l’illégalité du Traité de Lisbonne. Celui-ci consacra en 2009 la violation claire de la volonté du peuple français, pourtant exprimée lors du référendum de 2005. Indépendamment de l’attachement que l’on peut avoir pour le projet européen, cette violation est une faute, et elle est potentiellement mortelle pour la construction européenne en France. La prise de conscience progressive par les Français de cette violation pourrait mener à des débats très durs sur la nullité de l’acte parlementaire usurpant la souveraineté du peuple français. Il est difficile de voir comment l’on pourrait se sortir démocratiquement de cette impasse sans une nouvelle consultation référendaire en France. Son résultat probable sera le Frexit ou du moins le gel du projet européen en France. En effet, tout referendum sera pour la classe dirigeante un vote de confiance, vote qu’elle perdra. Et si la classe dirigeante ne propose aucun referendum, toute prochaine élection présidentielle risquera de devenir de fait un referendum sur le maintien ou non de la démocratie avec des conséquences incalculables. Notre pays vit dans l’état d’urgence en raison du terrorisme islamiste. Pourtant, les futurs débats sur le traité de Lisbonne sont porteurs de troubles beaucoup plus graves pour l’unité de notre pays que des attentats.

Sixièmement, le Frexit, sans résoudre aucun des problèmes intrinsèques à notre pays, aurait une conséquence diplomatique intéressante. L’Europe, comme le pensait à juste titre le Général de Gaulle, est une alliance entre égaux de la France et de l’Allemagne. Mais aujourd’hui, tant que la France ne fait pas le poids face à l’Allemagne de plus en plus impériale, et que le projet européen devient si impopulaire, l’alternative est une nouvelle Entente cordiale, alliance avec une Angleterre sortie de l’Union européenne. Les deux nations, riches de leurs traditions et relations hors d’Europe, reprendront des politiques concertées de rayonnement. Logiquement, elles complèteront leur Entente en donnant la main à la Russie et pourraient constituer le terminal européen de la route de la soie chinoise. L’Union européenne, c’est l’Europe qui sort de l’Histoire pour devenir sous contrôle américain une immense Suisse, mais sans identité, dans laquelle l’Allemagne joue le rôle traditionnel du canton de Berne. Mais ce n’est probablement là qu’une étape de la vie des nations.

Septièmement, les affres de l’Union européenne ne sont qu’un aspect de la fin du libéralisme qui meurt de son injustice. Injustice sociale, dont les peuples ne veulent plus ; injustice politique, les peuples voulant un partage du pouvoir et un minimum de démocratie ; injustice spirituelle, l’argent imposant aux peuples de devenir des amnésiques sans identité, et aux individus de devenir des zombies nihilistes soumis à des puissances d’argent et de transgression. Le libéralisme est en train de devenir une aristocratie nihiliste, comme l’était le national-socialisme sous une forme bien plus criminelle et ouvertement violente. La grande question morale et spirituelle est de savoir ce qui peut succéder aux Lumières éteintes et aux vieilles idéologies. C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter, notamment, la politique du pape François. L’Europe a pour mission historique de rompre avec ce chaos nihiliste, d’inventer la culture qui vient après, en cohérence avec son histoire, et de la traduire dans une politique d’ensemble exprimant un renouveau global de civilisation.

Huitièmement, et dans ce contexte, quel avenir pour l’Union européenne ? Il est sombre. Ce qui a été fait sans mandat clair des peuples ne tiendra pas devant la révolte des peuples qui s’annonce pour les prochaines années. Car c’est une utopie que de prétendre construire l’Europe contre sa tradition de liberté. Et la liberté des peuples n’est pas simplement la liberté d’élites qui déclarent froidement incarner par définition la démocratie, au besoin contre le peuple. Or c’est là clairement ce qui est en train d’advenir. L’Europe politique, c’est la construction d’un super-Etat européen, qui annule progressivement les souverainetés nationales, avec une bureaucratie, un parlement, des cours de justice, un pouvoir réglementaire allant bien au-delà de la nécessaire réglementation de la monnaie commune. La révolte des peuples contre cette Europe politique doit devenir un des scénarii majeurs de tout parti politique.

On doit envisager maintenant un possible désastre de la construction européenne. « Extrémisme » n’est pas pour nous un slogan, mais un concept. Nous concevons en effet sans difficulté des réactions à l’universalisme abstrait de l’Europe amnésique et sans identité, sous forme de particularismes arbitraires et fermés, chacun n’agissant que pour soi, et procédant à une réactivation, d’une manière nouvelle, des logiques d’avant 1914.

Les partis et les responsables politiques qui ont souci du bien commun doivent à tout prix sortir de deux dénis symétriques : le déni conservateur de l’UE, aussi bien que le déni des risques de l’extrémisme révolutionnaire. Il faut absolument entrer dans une logique réaliste. Les anciens partisans de l’Union politique doivent prendre acte de sa dissolution de fait, car dès qu’on sort des beaux quartiers, et des plateaux-télé, elle n’existe plus que contre la démocratie et toute la tradition européenne de liberté. Des catastrophes internationales redeviennent possibles, si seuls les partis extrémistes sont pour la démocratie, la souveraineté nationale et la consultation populaire, alors que les partis modérés seraient perçus comme voulant dissoudre les nations dans une construction bureaucratique, inefficace et injuste.

La campagne du Brexit est un signe terrible où les partisans du Remain n’ont pas réussi à répondre à cette question légitime : « À quoi sert l’Union Européenne à part détruire notre souveraineté nationale ? »

Ainsi, soit Bruxelles et Berlin, plus les suiveurs à Paris, Rome, etc. prennent la mesure de l’ampleur historique du soulèvement populaire, soit ils s’imaginent encore, comme Napoléon en 1813, pouvoir sauvegarder l’essentiel de l’existant.

Il faut souhaiter que les pouvoirs comprennent que l’Europe politique est perdue, et qu’ils sauront la sacrifier au profit de l’Europe économique, idée initiale. L’Europe se recentrerait alors sur les domaines où l’Europe est pleinement légitime : (i) l’union douanière pour les échanges intra européens, dont la légitimité et les bénéfices ne font aucun doute, (ii) une politique d’investissement dans l’industrie et les infrastructures européennes, qui utiliserait le crédit de la BCE pour financer l’économie, (iii) la coopération des nations sur certains points clés pour bénéficier de la taille des marchés européens, dans des domaines comme la sécurité énergétique, la défense de son commerce et son droit à commercer avec qui elle veut. Car seuls les fous ne voient pas les avantages du jeu collectif en Europe, face aux grandes puissances.

Un tel recentrage serait bien entendu un changement considérable et, du point de vue de l’idéal européen, un retour en arrière. Mais cela permettrait à des dirigeants modérés de préempter un mouvement probablement inévitable, ainsi que de démontrer aux peuples qu’ils ont compris les raisons du rejet de l’Europe et qu’ils recentrent le projet européen sur le service des peuples et le développement économique. Cette prise en main responsable est probablement impossible avec des chevaux de retour symbolisant qui la technocratie, qui l’impuissance, ou qui le viol de la démocratie.

Sans un tel repli stratégique, c’est toute l’idée de construction européenne qui est condamnée, sauf fuite en avant (heureusement improbable) dans le despotisme dur. Et ceux qui bénéficieront du déni seront des extrémistes.

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