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Après le Brexit : le présent et l’avenir de l’Europe en dix points.

© Leon NEAL / AFP
Le reflet de la Tour Queen Elizabeth (Big Ben) dans une flaque d’eau, au passage d’un homme, le 27 juin 2016, à Londres.
Photo de Leon NEAL / AFP
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Le Brexit provoque une profonde remise en question de l’avenir et du sens de l’Europe.

Le vote sur le Brexit est l’un des évènements historiques les plus importants depuis l’effondrement du mur de Berlin. Il convient d’en mesurer d’ores et déjà la portée et toute la signification. Il détruit le statu quo européen, il nous fait nous poser les questions qu’on évite depuis longtemps sur la construction européenne, et fait entrer notre continent dans une nouvelle période risquée et inconnue. Essayons de penser sur ce sujet avec une parfaite honnêteté intellectuelle.

Premièrement, il convient de se demander si le mandat donné par le peuple britannique sera appliqué ou non. Certes, l’avantage du camp Brexit dans le vote n’est pas énorme, mais il est supérieur par exemple au résultat du oui au traité de Maastricht en France (51%). Ce mandat sera-t-il dilué dans une manœuvre parlementaire comme l’a été le non au traité constitutionnel en France en 2005 ? La classe dirigeante britannique trouvera-t-elle toutes les bonnes raisons de ne pas faire jouer l’article 50 ? Les pouvoirs européens oseront-ils s’affranchir une nouvelle fois de la volonté populaire et traiter le peuple anglais comme ils ont traité les Grecs l’année dernière ?

Cette question nous montre le véritable enjeu de la construction européenne, enjeu que la campagne du Brexit / Remain n’a pas guère abordé : les nations européennes veulent-elles, oui ou non, conserver la démocratie ? Car on admet que la démocratie directe soit filtrée par la démocratie représentative. Pourtant, si ce qu’on appelle une démocratie représentative est telle qu’elle soit en tout en contradiction avec ce que seraient les décisions d’une démocratie directe, il n’y a plus aucune raison pour parler de démocratie représentative, ni donc de démocratie tout court. La démocratie existe en Europe dans le cadre des nations, et aujourd’hui uniquement dans le cadre des nations. Le Parlement européen a très peu de réel pouvoir ; et en aurait-il davantage, il s’agit d’une institution de démocratie extrêmement indirecte et qui a souvent participé au court-circuitage des volontés populaires non conformes à celle de certaines élites. Certes, on peut envisager qu’à long terme se construise une nation européenne, avec un seul peuple (démos), une culture plus homogène, un même sentiment national et des institutions démocratiques. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de démocratie possible en Europe, car il n’existe pas de peuple européen, et c’est encore vrai pour plusieurs générations. Entre temps, l’Union européenne sera pendant soixante-dix ou cent ans la chose de ses dirigeants, qui par ailleurs peuvent très bien avoir de bonnes intentions. Est-il raisonnable, aujourd’hui, au nom de la raison, d’abolir la démocratie ? Telle est la question. Elle n’est pas sortir ou non de l’Union européenne ; il s’agit de sortir ou non de la démocratie. Faut-il considérer que l’Homme européen a besoin d’un nouveau régime, celui d’un despotisme éclairé et doux ?

L’Europe, comme on le dit à raison, est diverse et compte des dizaines de peuples qui ont tous des intérêts et des cultures diverses. La démocratie requiert la souveraineté. Pour dire les choses simplement, un peuple qui n’est pas souverain n’est pas une démocratie. Les gens peuvent y avoir des droits et vivre heureux, sans craindre pour la sécurité de leurs personnes ou de leurs biens, mais ils ne sont plus citoyens. Ils sont sujets. Ils obéissent à des lois faites par une autorité à laquelle ils ne participent pas, et obéissent à des dirigeants qui ne sont pas responsables devant eux. Les Français ont été sujets de leurs rois pendant huit siècles. N’oublions pas que tant que tout va bien en Europe, il est facile de parler d’harmonie et d’intérêts communs. Mais en temps de crise financière et économique violente, les intérêts des peuples européens seront aussi contradictoires que ceux de créanciers et de débiteurs, il n’y aura plus d’intérêt commun, mais l’intérêt des plus forts.

Ainsi, mutualiser les souverainetés nationales, c’est déconstruire les démocraties nationales, au profit d’un pouvoir étatique européen dont il est illusoire et / ou mensonger de penser qu’il pourra être démocratique avant plusieurs générations. En comparaison, toute considération économique ou financière est secondaire.

La construction européenne arrive donc à ce moment que la République romaine a connu à l’époque de César. Elle comprend que pour agréger des peuples et des cultures si différents, un régime de libertés civiques n’est pas suffisant, et qu’il faut un pouvoir beaucoup plus fort et centralisateur. César fut l’homme qui sacrifia la République (aristocratique) romaine pour assurer l’Empire. Car par sa taille, l’Union européenne a une dimension impériale. Or, un Empire ne tient que s’il est capable (i) de répondre à la demande économique, sécuritaire et culturelle des peuples auxquels il prend leur liberté politique, (ii) de combattre ces forces centrifuges que sont les souverainetés et traditions nationales. Ainsi, aujourd’hui, si Bruxelles veut démontrer sa capacité à construire une union politique, elle doit démontrer sa capacité à (i) générer une grande prospérité et des emplois riches pour tous les Européens qu’elle privera de leurs droits démocratiques, tout en étant capable (ii) de briser les volontés d’indépendance nationale.

Quant à l’idée selon laquelle on va demain démocratiser l’Union, tout en étant résolu à continuer à compter pour nulles et non avenues les expressions démocratiques des peuples, c’est une vaine idée. L’exemple du referendum grec de l’année dernière montre comment à la première tension grave, il est difficile de concilier démocratie et unité européenne, et montre aussi quel est le choix des autorités européennes quand la question se pose.

Et si l’Union, tout en privant les peuples de leurs droits démocratiques effectifs, se montre incapable de démontrer son utilité économique et de remplir son rôle de sécurité, alors l’union politique n’a aucun avenir autre que la dictature.

Quel est l’avenir de l’Union européenne dans sa forme politique ? La réponse à cette question dépend de la réponse aux questions précédentes. Bien entendu, l’Europe peut s’en tenir au marché commun envisagé au début, et se limiter à une alliance entre démocraties souveraines qui mettent en commun leur poids en négociant ensemble face aux grandes puissances. Mais cette version économique de l’Europe n’est clairement pas le chemin que suivent les pouvoirs européens.

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