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Un poète est mort. La poésie aussi ?

AFP

Jean Duchesne - Publié le 05/07/16

La disparition de Michel Rocard et d’Élie Wiesel a occulté celle d’Yves Bonnefoy. Où reste-t-il aujourd’hui de la poésie ? Dans nos églises ! À nous de la partager.

La rubrique nécrologique est bien remplie et même déborde ces temps-ci : Michel Rocard, un ancien premier ministre, autrefois porte-drapeau d’une gauche à la fois radicale et moderne, qui nous laisse le RMI et la CSG ; et puis Élie Wiesel, juif rescapé des camps de la mort, écrivain (francophone de surcroît et Prix Nobel. La disparition de ces deux personnalités a occulté celle d’une troisième : Yves Bonnefoy, poète (et accessoirement traducteur – notamment de Shakespeare – et critique d’art). Mais Michel Rocard et Élie Wiesel ne lui ont pas volé la vedette. Cette mort-là n’aurait sans doute pas davantage eu droit à la « une » des journaux ni à une mention dans les infos à la télé.

La première leçon à en tirer, c’est que la poésie a bien perdu de sa magie. Qui pourrait citer une seule ligne d’Yves Bonnefoy, même on a entendu son nom ? Elle est révolue, l’ère ouverte par Percy Bysshe Shelley qui déclarait : « Les poètes sont, sans qu’on en ait conscience, ceux qui écrivent les lois qui régissent le monde ». Ce que Victor Hugo, avec son manque exquis de modestie, reprenait en proclamant : « Peuple, écoutez le poète !/ Écoutez le rêveur sacré./ Dans votre nuit, sans lui complète,/ Lui seul a le front éclairé ». Le romantisme du XIXe siècle n’est plus de saison… La poésie engagée du XXe siècle est également dépassée : elle est finie, l’époque où les cathos se gargarisaient de Paul Claudel et où les communistes mettaient en avant Paul Éluard et Louis Aragon pour cautionner leur idéologie.

La poésie au ghetto

La poésie ne passionne plus désormais que de petits cercles d’initiés et de passionnés. Il n’est pas si difficile de discerner comment on en est arrivé là : les médias ont imposé des messages ultra-courts, qui rendent ennuyeux quoi que ce soit de dimension épique (le cinéma prend la place tant bien que mal) et exigent chaque jour du nouveau où l’image visuelle dans sa brutalité éclipse celles que le verbe suffit à susciter et stimuler indéfiniment dans les imaginations. Charles Trenet a chanté : « Longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues ». Ce n’est plus vrai.

Non parce qu’il n’y aurait plus de poètes, mais pour deux autres raisons. D’abord parce que Verlaine a peut-être été le dernier grand poète dont les œuvres soient chantables. Il n’est resté que des chansonnettes, produites par et pour le bas peuple. Depuis Mallarmé, les « grands » poètes sont illisibles par le vulgum pecus sans le secours des critiques universitaires. Ensuite parce qu’on ne chante plus guère, ni ensemble en public (sauf dans les stades avec un répertoire limité et affligeant), ni chez soi ou dans la solitude pour se donner du cœur à l’ouvrage ou nourrir sa rêverie. Les musiques enregistrées et disponibles d’un seul clic meublent les solitudes et empêchent le silence où la poésie peut résonner.

Comme néanmoins le besoin est irrépressible, il y a des exceptions. Par exemple le karaoké – comme celui organisé à la « fan zone » du Champ-de-Mars à Paris, où, en attendant les matches de foutebol, les artistes lyriques ont entraîné une foule ravie à reprendre des airs d’opéras bien connus.

Les ressources de la foi

Mais il est une autre exception qui demeure une ressource probablement négligée même par ceux qui en profitent. Un des derniers lieux où l’on chante en communauté et où il y a sinon de la poésie, du moins quelque chose que l’on peut dire poétique, ce sont nos églises, dans la mesure où les paroles, les mélodies et les rythmes donnent à percevoir ce que les sens sont loin de détecter immédiatement. Non que nos cantiques soient tous d’une qualité musicale et prosodique à la hauteur de ce qu’ils célèbrent et sont censés faire partager. Mais la Parole de Dieu est un véritable poème, puisque, même au-delà des psaumes et des hymnes, elle offre plus qu’elle ne dit littéralement, avec une ampleur qui vaut largement celles des plus belles épopées de l’histoire humaine. Et la parole jointe à l’action dans les liturgies sacramentelles accomplit, avec l’efficace concision des sonnets ou des haïkus, des merveilles que le discours explicatif peine à décrire.

C’est ainsi que la foi sauve la culture, en encourageant à chanter et par là à retrouver la liberté poétique. À nous faire fructifier ce trésor au bénéfice de tous.

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