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« Délivrés », un traité lumineux et un hymne à la vraie liberté

© Les editions du Cerf
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Les « méditations sur la liberté chrétienne » de Guillaume de Tanoüarn mettent en scène le drame sublime de la liberté, de la foi et de la grâce.

Voilà un livre comme il s’en présente tous les dix ou vingt ans, un essai dont on ne sort pas indemne ! L’ayant refermé, on s’écrie : « Eurêka ! » comme Archimède jaillissant de son bain, mais pour y replonger aussitôt, tant sont pénétrantes et bienfaisantes, libératrices pour l’intelligence et pour le cœur, ces « méditations sur la liberté chrétienne » de l’abbé Guillaume de Tanoüarn.

Un mot sur l’homme : « baroque », l’adjectif lui convient, même si lui-même l’emploie pour qualifier la foi catholique : étrange, atypique, hors normes, excentrique, comme on voudra. Il pourrait être anglais, anglais catholique bien sûr ! Il y a chez Guillaume de Tanoüarn un côté chestertonien. C’est sans doute ce caractère d’électron libre qui l’a sauvé de l’intégrisme, lui qui a « fait ses classes » à Écône, qui fut vicaire à Saint-Nicolas du Chardonnet avant de devenir, sous la houlette de Rome, l’un des cofondateurs de l’Institut du Bon Pasteur. Aujourd’hui, rédacteur en chef du magazine Monde et Vie, il anime aussi le centre culturel Saint-Paul à Paris. Mais c’est ici l’auteur, philosophe et théologien, qui nous intéresse…et nous captive avec un livre parfois exigeant mais alerte et jamais jargonnant.

La grâce, cette lumière trop oubliée

Il lui fallait, dit-il, « régler des comptes avec la liberté » (dans un passionnant débat mené sur KTO par Jean-Marie Guénois, à voir sur Metablog). Disons tout de suite que la liberté s’en tire fort bien dans cet essai mais que l’intégrisme et le fondamentalisme en prennent pour leur grade au passage. L’auteur tord en effet le cou à la lettre qui tue alors que l’Esprit vivifie. Mais l’essentiel est ailleurs. La vedette de ce livre, c’est la grâce – un mot de la tradition catholique trop oublié mais remis sur la place publique par le pape François qui l’emploie presqu’autant et quasiment avec le même sens que le mot miséricorde. La grâce est une lumière et une force efficace pour qui, l’ayant ne serait-ce qu’entraperçue, ne la repousse pas. La liberté ne se démontre pas, elle s’éprouve, jour après jour, à chaque instant, en suivant pas à pas sa lumière, sa grâce. Elle s’acquiert, se conquiert et s’accroît d’un même mouvement vital.  C’est avant tout une expérience ou, pour mieux dire, c’est l’expérience humaine fondamentale, offerte à tout homme avec son humanité.

« La vraie lumière qui éclaire tout homme »

Pourtant, objectera-t-on, la liberté dont il s’agit ici est définie par l’auteur comme « chrétienne ». Oui, c’est un fait : la liberté de la personne est une idée chrétienne. Les plus grands philosophes païens – Platon, Aristote – l’ont ignorée tandis que saint Paul ou saint Augustin l’ont proclamée dès l’aube du christianisme. Mais le Dieu des chrétiens est le Dieu de tous, « la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jean 1, 9). La foi chrétienne enseigne qu’à chaque homme est donné de faire le choix du bien, fût-ce parfois à son détriment. Par exemple, une mère, un père se sacrifieront pour leur enfant tout simplement parce qu’ils l’aiment. Un soldat sacrifiera sa vie pour sa patrie. La force qui leur est donnée à ce moment n’est pas instinctive, comme chez l’animal, elle est consciente, réfléchie, humaine et, en même temps, surhumaine. Ils ont écouté leur conscience qui leur montrait l’héroïque chemin du bien. Ils ont agi en suivant cette lumière qui les arrachait à eux-mêmes et à leur instinct de conservation. « Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jean 15, 13). Suprême amour, suprême liberté ! Cette grâce – ce don gratuit – de la liberté, les chrétiens savent qu’elle vient du Christ, « lumière née de la lumière » que tous les justes verront à la fin des temps. Pour autant, il faut le redire avec l’abbé de Tanoüarn : elle suppose une foi « naturelle » donnée à tout homme, croyant ou non, car personne ne peut ignorer qu’il est destiné à aimer et à agir en faisant le bien.

La vraie liberté consiste à suivre sa lumière intérieure pour faire l’expérience d’une progressive libération. Guillaume de Tanoüarn cite à ce propos de magnifiques passages du philosophe Malebranche, mais il aurait pu aussi citer, plus près de nous, ce chantre de la conscience, le bienheureux John Henri Newman : « Conduis-moi, douce lumière, à travers les ténèbres qui m’encerclent. Conduis-moi, toi, toujours plus avant ! Garde mes pas (…) un seul pas à la fois, c’est bien assez pour moi ».

Le mystère du choix

C’est cela finalement, la clé de la liberté : cette lumière que les chrétiens nomment la grâce et qui donne à tout homme qui ne la repousse pas de se dépasser lui-même. Nul ne la  tire de son propre fond, elle est offerte ; elle n’éclaire pas seulement la conscience, elle réchauffe le cœur. C’est une lumière qui n’a rien d’aveuglant ni d’impérieux : Dieu nous veut libres d’aller et venir. Mais il faut la désirer et la chercher comme la fiancée du Cantique des cantiques cherche l’Epoux, souvent au prix de bien des détours, de chutes, d’égarements.
Quelle mystère que cette quête pleine d’embûches lorsqu’elle nous fait emprunter « le chemin des idoles » ! « Je ne comprends rien à ce que je fais, confie saint Paul aux Romains (8, v. 15. 18-20) : « Ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. (…) Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi » (v. 15. 18-20) C’est le prix auquel Dieu a consenti pour préserver son chef-d’œuvre : la liberté de l’homme, autrement dit : sa faculté de choisir le bien ou de lui préférer un plat de lentilles, un ersatz… en croyant y trouver son salut. C’est encore la foi, mais une foi dévoyée.

Tout homme désire son salut

Car, pour finir, s’il est une réalité à laquelle nous sommes tous assujettis, c’est de désirer le salut. On peut le chercher en soi-même, et prétendre ainsi se faire son propre dieu dans « le bal de la liberté avec la mort » (on lira à ce propos l’implacable description que Jean Paul Sartre fait de ce choix mortifère – le sien – dans Les mots). Ou l’on peut, même après les pires errances, se laisser guider par la « douce lumière » en se donnant, en aimant jusqu’à l’oubli de soi : c’est la voie qui ne peut que conduire à accueillir, tôt ou tard, l’incomparable lumière de Dieu.

On ne saurait trop remercier l’abbé de Tanoüarn de nous proposer une telle lumière sur notre destinée en cette Année de la miséricorde. Il est rare que le contenu d’un livre réponde aussi bien à son titre : on sort de sa lecture comme les prisonniers de la caverne chez Platon : « délivrés ».

9782204110679
© Le Cerf

Délivrés, méditations sur la liberté chrétienne, de Guillaume de Tanoüarn. Éditions du Cerf, 290 pages, 22 euros.