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« Il faut bien manger… » : quand l’écologie intégrale vous prend aux tripes

Alexandre Meyer - Publié le 02/12/15

Les troisièmes Rencontres Philanthropos auront lieu le samedi 5 décembre 2015 à Paris à l'Espace Bernanos avec Fabrice Hadjadj et Corine Pelluchon.

Alors même que nous mangeons plusieurs fois par jour, alors même que le christianisme nous représente l’acte spirituel le plus élevé comme un repas avec du pain et du vin consacrés, nous réfléchissons peu à la passivité de la faim et à l’action de se nourrir, jugées comme trop basses, puisqu’elles nous sont en partage avec l’animal, et même avec le végétal… Quand la convivialité s’est changée en consumérisme, il est plus que temps d’agir. Les troisièmes Rencontres Philanthropos essaieront pour ce faire d’ouvrir des pistes pour développer une anthropologie des nourritures qui peut s’apparenter à une « écologie intégrale ».

Car « il faut bien manger » : répondre à une nécessité physique et une obligation morale. Parler du « bien manger », de la santé et du « goût », dénoncer l’empoisonnement du consommateur, étayer la pensée de la communauté humaine quand elle n’oublie pas sa responsabilité à l’égard du cosmos, des bêtes, des plantes aussi bien que de la terre et de l’eau.

Pour tenter d’y voir plus clair, une table ronde animée par Fabrice Hadjadj, directeur de l’Institut Philanthropos, réunira Joël Doré, directeur de recherche de l’Unité Microbiologie de l’alimentation à l’INRA, grand Prix scientifique 2014 de l’Institut de France, Jean Vitaux, gastro-entérologue et historien de la gastronomie et Fabrice Nicolino, écrivain et journaliste sur le thème de l’écologie à Charlie Hebdo.

Aleteia : Avez-vous lu ce best-seller, Le charme discret de l’intestin, avant de décider du thème de ces rencontres ?
Fabrice Hadjadj : Non, mais j’ai lu l’ouvrage de Corine Pelluchon*, Les nourritures, pour une philosophie du corps politique, paru plusieurs mois auparavant (au Seuil, ndlr). Cependant, ce n’est pas cette lecture qui m’a poussé d’abord. C’est l’expérience catholique. Dieu s’est fait nourriture, et Il a voulu que l’acte religieux le plus élevé ait la forme d’une cène. D’ailleurs que fait le Ressuscité ? Il mange avec ses disciples. Il leur grille même du poisson sur un bord du lac de Tibériade. Il y a donc une gloire du repas. Héraclite disait que « les dieux sont aussi dans la cuisine ». Notre Dieu est allé jusqu’à faire Lui-même la cuisine, et jusqu’à se faire Pain et Vin.

L’intestin est-il devenu notre premier cerveau ?
Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans l’obsession diététique, ni de tout réduire à cette découverte récente du grand nombre de neurones qui se trouvent dans nos intestins (l’équivalent d’un cerveau de chien), mais de repenser le rapport entre l’homme et le monde, entre l’esprit et la chair, à travers ce que l’on appelait autrefois la « bonne chère ». Par exemple, savoir que, pour digérer, nous avons 100 fois plus de bactéries dans notre ventre que de cellules dans notre organisme tout entier, nous dévoile que l’homme est déjà, en lui-même, un écosystème, qu’il a l’écologie au corps, en quelque sorte.

L’obsession diététique consumériste qui nous ronge et finit par conditionner nos vies aura-t-elle la peau de la convivialité ?
L’obsession diététique fait partie du business agroalimentaire. Dans son fond, elle n’est pas très différente de l’appétit pour le Big Mac. Dans les deux cas, on oublie de faire la cuisine, de partager un repas, de cultiver les mœurs de table : la conversation, les toasts, les chansons et, pour encadrer le tout, le bénédicité et les grâces. On oublie aussi l’enjeu fondamental de restaurer une agriculture paysanne de proximité, enjeu matériel aussi bien que spirituel, car, dans l’Évangile, c’est toujours à partir d’une imagerie paysanne que le Christ parle de la vie de l’Esprit. Que cette imagerie disparaisse de notre environnement, qu’elle soit remplacée par celle de l’ingénierie, et les paraboles deviennent incompréhensibles.

Ne suivre strictement aucun régime est-il devenu un acte de rébellion ?
L’acte de rébellion n’est ni dans le fait de suivre un régime, ni dans le fait de n’en suivre aucun, en « bouffant n’importe quoi » (ce serait se situer sur le même terrain). Ce qui est vraiment fort, et qui nous met en dehors du système, c’est plutôt la vertu de tempérance : une mesure dans le manger et le boire qui nous ouvre à la démesure de l’émerveillement devant la générosité de la Création et devant le mystère du convive.

Faut-il étiqueter la nourriture pour lui donner une éthique ?
La logique de l’étiquetage, de la traçabilité, des nutrition facts, revient toujours à confier notre alimentation à des experts et des ingénieurs. L’important n’est pas là. Il est plutôt dans le local et le circuit court, avec, autant que possible, un rapport direct avec le producteur, qui permet une vraie relation de confiance. Ce qui suppose, je le concède, un changement de notre vision de l’économie, en reconnaissant que celle-ci ne repose pas d’abord sur la haute finance mais sur l’agriculture, et une agriculture paysanne, non pas technocratique. — Savez-vous que jusqu’en 1988, en France, une compagnie cyniquement nommée « Eden Vert » a vendu pour la protection des céréales un pesticide constitué du même produit – le Zyklon B – qui a servi à gazer les juifs durant la Seconde Guerre mondiale ? Ce n’était sans doute pas écrit sur l’étiquette du pain issu de ces céréales.

En quoi consiste une « anthropologie des nourritures » ?
Dans un triple rappel :

1° que l’homme n’est pas ange (car il mange) ni bête (car il pratique la cuisine et le repas, où la nourriture parle, et la parole se fait nourriture) ;

2° que l’acte de se nourrir n’est pas « innocent », mais qu’il implique toute une économie et toute une écologie derrière, implication implicite que le système de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire tend à occulter (en nous faisant croire à une apparition magique des aliments sur les rayonnages, en nous cachant soigneusement derrière de jolis emballages, les conditions de productions, d’élevage ou d’abattage…) ;

3° que cet acte marque une dépendance (qui brise le mythe de l’individu autonome), mais que cette dépendance est aussi une assomption, parce que les choses dont on se nourrit deviennent nous-mêmes, et par là accèdent à la parole, à notre parole qui doit être une parole de gratitude, de communion et de célébration.

Les seules nourritures compatibles avec l’écologie intégrale sont-elles célestes ?
Dans Laudato Si’, le Saint-Père a parlé de l’Eucharistie comme d’un « acte d’amour cosmique », où le Fils s’offre au Père à travers le « fruit de la terre et du travail des hommes ». Autrement dit, le fruit de la terre et de notre travail est fait pour être ressaisi au cœur de la divinité, dans le mouvement même des relations trinitaires. La question devrait donc se poser de la dignité des offrandes que nous portons à l’autel. Le Moyen-Âge est plein de récits de rois qui allaient eux-mêmes choisir les plus beaux épis pour fournir le pain eucharistique, et qui cueillait les plus belles grappes pour le vin. Mais savons-nous comment sont faits le pain et le vin de messe aujourd’hui ? À travers quel circuit économique ? Avec quel effet écologique ? Enfin avec quel blé ou raisin qui ne seraient pas trafiqués ? S’il y a des résidus de pesticides dans le pain ou si le vin sent le soufre (ce qui est le plus souvent le cas, le dioxyde de soufre étant devenu un additif ordinaire, bien que toxique), la consécration est sans doute valide, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit licite. L’obligation de porter à l’autel des offrandes dignes du Seigneur nous entraîne à reconsidérer une grande partie de l’économie alimentaire contemporaine.

Vos rencontres s’achèvent sur un « concert bouffe »… Ici, qui joue le chef d’orchestre ? Le fin gourmet ou la grande distribution ?
À la fin d’un repas, les convives chantent. Alors nous avons pensé chanter après ce petit colloque sur la nourriture, et chanter des chansons qui parlent de notre rapport à la nourriture, certaines du répertoire de l’opéra, d’autres de l’opérette, d’autres encore de la variété (en bref de Mozart à Anne Sylvestre et Camille), avec aussi des morceaux (de choix) inédits, assez drôles, que nous avons cuisinés pour la circonstance**. C’est donc non seulement en fin gourmet que nous avons préparé ce concert, mais en chef cuisinier. Vous y découvrirez de nos propres compositions, servies par d’excellents musiciens.

Pour vous inscrire aux 3e rencontres Philanthropos, c’est ici

Corine Pelluchon est professeur à l’Université de Franche-Comté, Grand prix de l’Académie française pour son livre Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature (Cerf, 2011). Elle a surtout publié dernièrement un ouvrage remarquable, Les nourritures. Pour une philosophie du corps politique(Le Seuil, 2015), dont la réflexion a inspiré et nourri le thème de ces 3e rencontres Philanthropos.

** Avec « Zikologie intégrale », le groupe musical de la revue Limite aux fourneaux. Vincent Laissy (pianiste), Marguerite « Margot » Chauvin (chanteuse) et Enguerrand de Hys, (ténor) interprèteront « Les Nourritures », de Mozart (Don Giovanni, « La table est prête ») à Anne Sylvestre (« J’veux plus manger ») en passant par Camille et son « Festin », tiré de Ratatouille (Disney) ou Michel Legrand avec Peau d’Âne et sa recette du « Cake d’amour ».

Propos recueillis par Alexandre Meyer

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