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« Nous avons produit le mal qui nous assaille »

© Thomas Oswald / Aleteia

Grégory Solari - Publié le 20/11/15

"Que nous manifeste la présence de l’islam aujourd’hui ? Peut-être notre infidélité à l’Évangile..." par Grégory Solari.

« En quoi notre mode de vie peut-il provoquer une agression aussi barbare ? », nous a demandé le cardinal Vingt-Trois dans son homélie de la messe vespérale du 15 novembre à Notre-Dame. Devant les parlementaires réunis à Versailles, François Hollande a lui aussi invoqué notre mode de vie. Loisir, musique, plaisir de la vie autour d’un verre de vin ou d’un événement sportif. «Ce n’est pas une guerre de civilisation, a-t-il répété, car les terroristes djihadistes n’ont pas de civilisation».

En écoutant ces paroles, comme aussi l’allusion du Président de la République à « l’âme française » à défendre, j’ai pensé à saint Augustin et à son traité sur la Cité de Dieu. On connaît l’origine de son apologie : le sac de Rome par Alaric et ses troupes. Ce que veut démontrer saint Augustin, c’est que l’agression subie par Rome, plutôt que de devoir être attribuée à l’abandon par les romains des dieux fondateurs de la République, provient de leur attachement à des divinités factices, dont ils sont, au mieux, les producteurs (le Sénat crée les dieux), au pire, les victimes. Les romains sont les victimes (consentantes) de leur superstition. Augustin entreprend alors une critique philosophique qui aboutit à cette conclusion radicale : Rome n’est pas tombée, car, en réalité, elle n’a jamais été fondée. Autrement dit, Rome n’est pas une Cité, car le caractère spécifique de la Cité véritable c’est de reposer sur le fondement de la Raison (Logos), qui la constitue et garantit l’unité de ses citoyens. En ce sens, la Cité véritable, ce n’est pas la République, mais le Peuple de Dieu. Sa présence dans une cité confère à celle-ci non pas le fondement mais la stabilité qui est le propre de la Cité de Dieu. Que le Peuple de Dieu la déserte, ou bien qu’il en soit chassé, ou s’y trouve marginalisé, ou encore persécuté, et c’est la Cité des hommes qui se fragilise elle-même. Avant Augustin, l’auteur de l’Épître à Diognète avait formulé la chose ainsi : « Les chrétiens sont au monde ce que l’âme est au corps ». Autrement dit, ils sont l’âme de la Cité des hommes ; « l’âme française », c’est eux.

La Cité déracinée

Cette présence ne doit pas être limitée à la présence physique. Même si les chrétiens sont minoritaires, comme c’est le cas aujourd’hui, la culture de la Cité, ses institutions, ses coutumes, sa mémoire peuvent encore témoigner des valeurs chrétiennes qui ont présidé à sa constitution. Nous avons vécu longtemps sur ce dépôt culturel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les fils qui nous reliaient hier avec les racines chrétiennes de la France sont rompus.

Pour une part, la raison vient de l’absence de transmission de la mémoire ; pour une autre part, elle vient d’une politique éducative qui fait l’impasse sur l’héritage chrétien et accélère son effacement. « Ce n’est pas une guerre de civilisation, a affirmé François Hollande, car les terroristes djihadistes n’ont pas de civilisation ». Mais, étant donné l’effacement de ce qui manifestait le fondement réel de la Cité, en vertu de quoi la République actuelle peut-être prétendre au titre de civilisation ?

La France de François Hollande, c’est un art de vivre que le monde nous envie. Mais c’est aussi celle des lois libertaires : euthanasie active, avortements facilités, fragilisation de l’assise familiale de la société. Peut-on encore légitimement parler de civilisation ici ?

Personne ne doute que l’État islamique soit privé de toute qualité pour prétendre au titre de civilisation ; est-il pour autant certain que nous puissions si facilement la revendiquer unilatéralement ? Si « ce n’est pas une guerre de civilisation », ce n’est peut-être pas seulement parce que « les terroristes djihadistes n’ont pas de civilisation » ; il se peut que la République, telle qu’elle se comprend et s’affiche aujourd’hui, ne remplisse plus entièrement les conditions nécessaires au titre de civilisation. De sorte que nous n’assistons pas à une guerre de la civilisation contre la barbarie, mais à l’affrontement de deux formes de barbarie.

La Cité désintégrée

D’où vient le caractère gémellaire de cet affrontement ? D’une conception réduite de la Raison. Deux «pseudo Cités» s’affrontent ; toutes deux reposent sur un fondement illusoire : ici, une raison qui exclut la religion (la République actuelle) ; là, une religion qui exclut la raison (l’État islamique). Si le cœur nous pousse à attribuer à la France la dignité de civilisation – et comment y résister –, il faut néanmoins, et hélas, savoir garder raison. Or nous en sommes loin.

Revenons rapidement sur les attentats du 7 janvier. Depuis ces événements, le gouvernement explique la violence que subit la France par la haine que nourriraient les terroristes envers les principes de liberté, d’égalité, de fraternité sur lesquels repose la République. On sait le caractère équivoque de la liberté défendue en janvier : le droit de se moquer de la religion. Pour qu’une telle liberté puisse exister, il faut que la religion ait auparavant subi un examen critique de ses affirmations, comme celui auquel l’a soumise en Europe la raison des Lumières. Pour qu’une telle critique de la religion soit supportable, il faut qu’entre la conscience de l’individu et la religion à laquelle il adhère, une distance existe. Cette distance, seule la raison peut en ménager l’espace. Or ce niveau de rationalité, les musulmans ne l’ont pas, parce que l’islam n’a pas encore passé cet examen critique. D’où le ressentiment affiché à l’endroit de la France aujourd’hui par les jeunes qui ont été élevé dans les cadres culturels de la République. Plutôt que de travailler à identifier le moteur de ce ressentiment, qu’a fait le gouvernement ? Il a surenchérit dans sa lecture libertaire de la liberté républicaine, en doublant cette surenchère par une réforme du collège ; or que fait cette réforme ? Elle fragilise le socle rationnel de l’éducation en réduisant, ou supprimant, les matières qui font appel et en même temps forment la raison. S’est-on rendu compte de la contradiction ? Voit-on seulement que cette réforme va fragiliser ce qui reste de rationalité dans la République, et donc nous priver des moyens éducatifs d’aider les musulmans (mais pas seulement eux bien sûr) sinon à entreprendre un examen critique des affirmations de leur religion, du moins à prendre conscience de sa nécessité ? La réforme veut favoriser l’intégration républicaine ; en réalité elle achève la désintégration de la société.

Retrouver la raison

La question de la raison est donc centrale. Quelle contribution l’Église peut-elle apporter à la résolution de la crise que nous subissons? En direction de la République, elle peut rappeler, comme saint Augustin et les apologistes avant lui, que la Cité des hommes ne repose sur rien sinon le Logos (la raison, humaine et divine). En direction de l’islam, elle peut aider ses fidèles à ne pas craindre la raison – parce que la raison ne s’oppose pas nativement à la religion – ne serait-ce qu’en lui rappelant l’existence du corpus des philosophes musulmans médiévaux (Avicenne, Averroès par exemple).

On m’objectera que la cause de la séduction qu’exerce l’Etat islamique ne réside pas en premier lieu ni uniquement dans une crise d’identité religieuse, ou culturelle. C’est vrai. La délinquance, la marginalisation, la paupérisation que produit notre système de société (le pape François dénonce non pas tant la pauvreté en tant que telle que la machine à produire le pauvre que constitue notre société) entrent pour une part importante dans les motivations des candidats et des acteurs du djihad. Une chose demeure néanmoins certaine : c’est nous qui avons produit le mal qui nous assaille. Si les chrétiens peuvent être témoins d’une raison non pas autre mais plus large que celle que défend l’école républicaine voulue par le ministre de l’Éducation nationale, ce sera déjà quelque chose. Serons-nous seulement entendus ? Ce n’est pas sûr. Car le moteur de la violence qui explose autour de nous est complexe.

Mauvaise conscience

On pourrait y voir la réponse presque désespérée d’une conscience religieuse non seulement rétive devant la nécessité du saut critique mais aussi craintive devant la possibilité que se découvre à elle l’impossibilité constitutive d’accomplir ce saut. Reculant devant l’épreuve, puis lui tournant le dos, comme honteuse, elle cherche maintenant à détruire une autre conscience religieuse (le christianisme), qui, elle, a passé l’épreuve victorieusement.

Davantage que les arguments avancés par les islamistes pour justifier leurs actions contre les chrétiens (croisades, amalgames avec l’Occident hédoniste), c’est l’existence même d’un christianisme post-critique qui constitue pour cet islam un défi (qu’il ne se sent pas capable de relever) et en même temps comme une accusation silencieuse (que porte sur lui une Raison plus forte que la raison philosophique). Autrement dit, les chrétiens donnent mauvaise conscience à cet islam. Or que faire pour ne plus entendre sa conscience ? L’étouffer. Ou bien se supprimer soi-même. La pulsion de mort des terroristes djihadistes, envers les chrétiens et envers eux-mêmes, pourrait aussi venir de là.

« En quoi notre mode de vie peut-il provoquer une agression aussi barbare ? », se demandait le cardinal Vingt-Trois. Reformulons autrement la question: notre manière de vivre le christianisme a-t-elle contribué en quelque chose à provoquer cette violence ? L’islam est apparu dans des terres marquées par les divisions et l’hérésie (nestorianisme, monophysisme, arianisme) ; il a avancé en Afrique du Nord dans des terres tombées auparavant aux mains des Vandales ariens. Il n’a arrêté son avance que devant les chrétiens qui professaient la foi des apôtres. Mais l’examen critique auquel nous nous sommes prêtés n’a pas été sans donner l’impression que le christianisme se coulait dans le monde. Que nous manifeste la présence de l’islam aujourd’hui ? Peut-être aussi notre infidélité à l’Évangile.

Dieu frappe à notre porte

C’est à la lumière de ce dernier que le cardinal Vingt-Trois nous invite à interpréter les temps que nous traversons : « Les événements dramatiques ou terrifiants de l’histoire humaine peuvent être interprétés et compris comme des signes adressés à tous. ‘Lorsque vous verrez cela, sachez que le Fils de l’Homme est proche de votre porte’, nous dit l’évangile (Marc 13,29). Cette capacité d’interpréter l’histoire n’est pas une façon de nier la réalité. Elle est une façon de découvrir que l’histoire a un sens. Elle annonce quelqu’un qui frappe à notre porte, à chacune de nos portes. Ce quelqu’un, c’est le Christ. Ainsi nous ne pouvons pas nous arrêter aux malheurs de la vie ni aux souffrances que nous endurons, comme si cela n’avait aucun sens. À travers eux, nous pouvons découvrir que Dieu frappe à notre porte et veut nous appeler encore à la vie, nous ouvrir les chemins de la vie. Cette espérance, nous devons la porter et en témoigner comme un réconfort pour ceux qui souffrent et comme un appel pour tous à vérifier les vraies valeurs de sa vie ». Témoigner par sa vie, en grec, cela s’appelle le martyre.

Tribune initialement publiée sur Ecclesia, le blog de Grégory Solari hébergé par La Croix.

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