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11 novembre : Ces héros de guerre, héros de Vatican II et de l’Église d’aujourd’hui

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Mathilde Rambaud - Philip Jenkins - Publié le 11/11/15

La Grande Guerre a littéralement façonné la pensée des plus grands esprits catholiques français du XXe siècle.

L’année dernière, bien des choses ont été dites sur le centenaire de la Première Guerre mondiale. Tellement en fait que nous pourrions être lassés du sujet. Voulons-nous vraiment ne tremper la plume de notre Histoire que dans les guerres et les effusions de sang ? Pour les chrétiens, cependant, et en particulier pour les catholiques, impossible de nier l’influence de ce conflit sur les problématiques actuelles. Car, dans une large mesure, la Grande Guerre a construit l’Église catholique moderne.

Il est certain que la réaction théologique face à la guerre a renouvelé le christianisme protestant, via le travail théologique révolutionnaire de penseurs tels que Karl Barth. Mais pour les catholiques aussi, la Grande Guerre a jeté un très grand trouble et changé les esprits quant aux relations entre Église et culture laïque.

L’horreur de la guerre a contraint les croyants à redécouvrir leurs propres racines en matière de valeur de l’autorité spirituelle, autrement dit la Bible pour les protestants ou les pratiques de l’Église primitive pour les catholiques et les orthodoxes. Les penseurs français ont pour leur part exploré le concept de ressourcement, un véritable retour aux sources de la pensée et de la croyance.

L’expérience de la guerre

Sans leur expérience directe de la guerre, nous pourrions à peine comprendre l’attitude de certains des penseurs catholiques les plus importants de ce siècle. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la France, dont le clergé n’a pas été exempté de service militaire actif. Parmi les penseurs les plus influents de cette époque, Henri-Marie de Lubac a été grièvement blessé à la sanglante bataille de Verdun, bataille où le philosophe Étienne Gilson a également servi. Le génie mystique Pierre Teilhard de Chardin, vétéran décoré, était en première ligne et a décrit son expérience de la guerre comme une « rencontre avec l’Absolu ».

Jacques Maritain a quant à lui servi brièvement dans l’armée française avant d’être réformé. Et combien de leurs proches, de leurs amis s’étaient également battus, ont péri au cours de ces années ou ont souffert de l’occupation. Enfin, le théologien Yves Congar n’avait que 10 ans lorsque la guerre a éclaté, mais ses journaux rendent compte des années de souffrance qu’il a vécues lorsque les forces allemandes ont occupé sa maison, apportant quotidiennement les effets de la guerre chez les civils.

Ils ont forgé la « Nouvelle théologie »

Chacun à leur manière, tous, Lubac, Gilson, Teilhard de Chardin, Maritain ou Congar, ont forgé la pensée catholique pour les décennies qui ont suivi. Ensemble, ils ont façonné ce que certains ont appelé la « nouvelle théologie », un terme initialement utilisé avec dédain pour parler d’une innovation éphémère. Pourtant, leur théologie n’avait rien de nouveau en matière de ressourcement. Ils ont au contraire opéré un retour radical vers le monde de la Bible et des Pères de l’Église, libérés des pièges des compromis politiques.

Ces penseurs catholiques se sont efforcés de limiter les ambitions de l’État et de ses droits sur les âmes des croyants. À l’époque, le plus célèbre de ces penseurs était sans conteste Jacques Maritain, dont les théories étaient fondées sur l’humanisme libéral ainsi qu’une théorie des droits naturels renouvelée. Pour Maritain, les États laïcs ne pouvaient exiger la loyauté de leurs citoyens chrétiens que s’ils reconnaissaient l’ensemble du côté spirituel complexe de l’humanité.

Maritain a également joué un rôle central dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948  grâce à son concept de « dignité de la personne humaine », devenu partie intégrante de la pensée politique catholique. Dans l’un de ses livres les plus célèbres, Humanisme intégral, publié en 1936, Maritain a exploré les perspectives d’une nouvelle chrétienté, qui fonctionnerait différemment des anciens modèles et serait basée sur une acceptation du pluralisme. Cette chrétienté rejetait de manière décisive le militarisme, la tyrannie et même le nationalisme, dans son sens le plus traditionnel, prônant la justice sociale.

Lubac et la méfiance de l’autorité injuste

Le plus influent de ce groupe était Lubac. Après la guerre, ses nombreux écrits ont exhorté l’Église à s’enraciner dans les enseignements ancestraux des Pères de l’Église, tout en devenant profondément sensible aux préoccupations des croyants laïcs ordinaires dans un monde constamment menacé par la violence, la terreur et l’injustice. Aussi glorieuses que fussent les revendications surnaturelles de l’Église, celle-ci est en même temps actrice de l’histoire, ce qui signifie qu’elle ne peut pas être dissociée des réalités politiques culturelles. Sans jamais directement s’attaquer à la hiérarchie de l’Église, Lubac a entretenu une profonde méfiance envers l’autorité injuste, avant de devenir un résistant de premier plan pendant la Seconde Guerre mondiale.

Lubac fit face à maintes reprises à la censure, suite à ses prises de position audacieuses. Mais ses idées ont guidé, de 1963 à 1965, le Concile Vatican II qui transforma l’Église. Ce dernier fut convoqué par le pape Jean XXIII, un autre vétéran Grande Guerre qui avait servi comme aumônier militaire et brancardier au cours des terribles campagnes d’Italie. Yves Congar aura lui aussi vécu suffisamment longtemps pour jouer un rôle déterminant dans cette assemblée.

Ce rassemblement révolutionnaire mérite d’être considéré comme l’événement le plus important de l’histoire du christianisme au cours de la première moitié du XXe siècle. Ce concile retentissant aura déclaré que l’Église n’était pas seulement une affaire de hiérarchie ou de clergé, mais plutôt celle de l’ensemble du peuple de Dieu. Il aura également mis l’accent sur l’autorité biblique d’une manière toute autre de la pratique catholique des derniers siècles, et exhorté tous les fidèles à se tourner vers leurs bibles.

À sa mort, en 1991, Lubac, était aussi reconnu que respecté. Il n’aura pas vécu pour voir l’élection de François en 2013, un jésuite comme lui, qui fait on ne peut plus écho à sa propre pensée. Dans ses puissantes mises en garde contre les alliances trop étroites entre l’Église et le monde, et la « mondanité spirituelle », François a explicitement et à plusieurs reprises cité Lubac. La « génération Verdun » a une fois de plus exercé son influence dans un nouveau siècle.

Et voici une idée intéressante : si les événements peuvent influencer un voire plusieurs siècles, quels sont les penseurs contemporains qui façonnent aujourd’hui les destinées de l’Église de 2114 ?

Tags:
Concile Vatican IIgrande guerre
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