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Un professeur de philosophie qui délaisse ses cours pour les planches, où il est simultanément auteur, acteur et metteur en scène, voilà qui n’est pas banal ! "Je ne fais rien comme les autres", prévient Michel Babillot, 67 ans, fondateur de la Compagnie Ophélie. La preuve : il ose des spectacles truffés d’humour sur des sujets tels que le handicap ou les soins palliatifs. Rencontre.
Aleteia : Voilà 40 ans que vous sillonnez la France avec vos pièces. Comment êtes-vous passé de la philosophie à la scène ?
Michel Babillot : J’avais besoin d’un mode d’expression artistique : le premier stage de théâtre que j’ai suivi m’a fait l’effet d’une révélation. S’en sont suivis beaucoup d’autres stages ou cours, jusqu’à ce que je monte ma propre troupe amateur, en 1985. 15 ans plus tard, quand la Compagnie Ophélie est devenue professionnelle, j’ai demandé un mi-temps à l’Education nationale pour pouvoir tout mener de front.
Pourquoi la différence revient-elle comme un leitmotiv dans les thèmes que vous abordez (autisme, santé mentale, troubles dys, handicap, fin de vie…) ?
Depuis 2004, la plupart de mes pièces répondent à des commandes. J’imagine que ma personnalité, quelque peu atypique, n’est pas pour rien dans les sujets sur lesquels on me demande de plancher. Cette différence qui est ma marque de fabrique me préoccupe, m’interroge : je sens fortement qu’elle est une immense richesse, mais qu’elle suscite toujours, dans un premier temps, le rejet. La plupart des êtres qui ont fait avancer l’humanité, de Gandhi à Mozart, œuvrent hors des sentiers battus, souvent à leurs risques et périls. Leur action est pourtant bienfaisante. Combien d’autres sont broyés parce que leur différence rebute !
Lequel de ces sujets vous a le plus touché ?
Je dirais le handicap. Un établissement accueillant des enfants et adolescents polyhandicapés m’a sollicité pour réaliser un spectacle. Pour ce faire, j’ai passé plusieurs semaines en immersion là-bas. Quelles claques je me suis prises avec ces jeunes ! Communiquer essentiellement par le regard et le toucher donne lieu à des expériences bouleversantes. Rien que le fait d’en parler m’émeut…
Cette vision n’est-elle pas à contre-courant dans un monde obsédé par la rentabilité ?
Il y a encore des pas de géant à faire (en termes d’accessibilité, d’offres d’emploi…), mais il me semble que l’on progresse par rapport aux années 1970. En ce temps-là, il m’a été raconté que ces jeunes s’étaient entendus dire lors d’une sortie : "des enfants comme ça, on devrait les faire disparaître". Cette violence verbale choquerait à bon droit aujourd’hui.

Et votre spectacle sur les soins palliatifs "Le temps du départ", comment est-il reçu ?
Je sais que le thème en rebute beaucoup. Mais ceux qui viennent, parfois traînés par des proches, me remercient d’avoir abordé cette question délicate sous l’angle de l’humour. Ça a un effet d’allègement, l’humour. C’est pour ça que j’y ai souvent recours. Fondamentalement, je pense que ce monologue qui tourne depuis 20 ans touche les spectateurs parce que notre monde gangréné d’individualisme a besoin de compassion, d’empathie, de chaleur humaine. Valeurs qui imprègnent la culture palliative.
Est-ce un plaidoyer en faveur de cette culture ?
Il est sûr qu’elle mérite d’être développée. Les personnes en fin de vie sont des vivants qui peuvent encore tant apporter aux autres ! À l’approche de la mort, le masque social tombe, on est en vérité. Un proverbe tibétain dit : "quand les yeux des mourants se ferment, ceux des vivants s’ouvrent". Encore faut-il ne pas mourir seul… D’où l’importance des bénévoles d’associations telles que JALMAV ou Voisins et soins...
Votre conception de l’homme semble comporter une dimension spirituelle. Je me trompe ?
Je ne me rattache à aucun courant précis, mais en effet, en arrière-plan, mes spectacles se font l’écho de ma propre recherche. Ce n’est pas un hasard s’ils éveillent souvent l’intérêt de spectateurs eux-mêmes porteurs d’une dimension spirituelle. Cette quête m’habite à tout moment.
Quelle en est la traduction concrète ?
J’essaie d’investir pleinement chaque instant de ma vie. Les gens qui ont sans cesse leur yeux rivés à un écran au lieu d’être présents à ce qui se passe autour d’eux me désespèrent. Je m’efforce au contraire d’avoir une présence intense, une vigilance à l’ici et maintenant. Si tout un chacun montait d’un cran dans son niveau de présence, le monde s’en porterait mieux ! C’est le secret pour pouvoir dire comme Etty Hillesum dans Une vie bouleversée : "La force essentielle consiste à sentir au fond de soi jusqu'à la fin que la vie est belle".
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