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Faut-il mettre un carton rouge aux anges verts ? Les manifestations qui ont eu lieu samedi 29 mars à Saint-Étienne ont donné à la question un écho national. The green Angels est le nom d’un des deux groupes de supporters du club de foot stéphanois que le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a décidé de dissoudre. Laurent Wauquiez n’a pas raté cette occasion de se démarquer de son principal rival à la présidence des Républicains : " Moi, j'aime le chaudron comme il est. Je l'aime avec ses supporters. J'aime la vie du club comme il est. C'est le foot, parfois avec ses excès, parfois ses moments d'enthousiasme, parfois ses moments de passion." Conviction personnelle ou calcul électoral, nul doute que ce soutien aux ultras du stade sera moins retenu contre lui que sa marche à côté des "ultras" -conservateurs de la Manif pour tous.
Hostiles par principe
Que les green Angels soient des violents ne venant au stade que pour la castagne ou des garde-fous utiles contre les hooligans dont ils tiennent à se distinguer, l’affaire permet de rappeler une évidence, trop oubliée quand il s’agit de faire l’histoire de l’Église face au théâtre : un spectacle, sportif ou artistique, peut avoir des conséquences dont la gestion n’a plus grand-chose à voir avec le sport ou l’art. Vouloir dissoudre un groupe de supporters jugé trop violent ne signifie pas condamner le foot en lui-même, de même que s’interroger sur les débordements provoqués par une représentation scénique ne vaut pas refus de l’art dramatique.
Trop souvent, par une simplification manichéenne du passé, l’homme d’aujourd’hui considère que des gouvernants qui ignoraient la démocratie ne pouvaient qu’être hostiles par principe à l’art citoyen qu’est le théâtre. Dans sa magistrale synthèse sur les débats du XVIIe siècle, L’aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Laurent Thirouin le résume parfaitement : "On se contente en général d’évoquer ces questions par une brève déploration convenue, sans chercher d’explication véritable à des positions dont la sottise nous paraît en parfaite harmonie avec l’idée que nous nous faisons des outrances et des obscurantismes des anciens temps. Les anachronismes et la croyance naïve en un progrès moral ont l’avantage de simplifier considérablement les problèmes."
L’épaisseur du réel
Accuser l’Église d’être systématiquement ennemie du théâtre, pourtant, n’est pas plus sérieux que de soupçonner de haine du foot tout homme politique qui cherche à limiter les violences dans les stades. C’est ce que montre bien l’un des premiers procès français qui tenta, malgré l’accord du roi, de faire interdire une représentation théâtrale. Cela se passait en 1541 devant le parlement de Paris et les accusés étaient les entrepreneurs d’un Mystère (genre médiéval qui mettait en scène des épisodes bibliques). L’étude du réquisitoire montre à quel point les raccourcis anticléricaux tombent à côté de l’enjeu. D’une part, la plainte mêlait aux questions religieuses (l’absence de compétence théologique des acteurs) de multiples causes : morales (débauches accompagnant le spectacle), sociales (trouble à l’ordre public), politiques (représentations pouvant s’étendre sur plusieurs mois au détriment des autres activités), artistiques (les défauts d’articulation qui rendaient le texte sacré peu audible) et économiques (le théâtre, support de la dévotion, était en train de devenir une activité très lucrative, au point qu’on pourrait parler d’un théâtre-business annonçant, toutes proportions gardées, le foot-business).
D’autre part, et cela étonnera peut-être les bouffeurs de curés, les clercs ne furent pas épargnés par le réquisitoire : tandis que les laïcs se virent reprocher de préférer les spectacles aux sermons, les prêtres, de leur côté, furent accusés de dire leurs messes à toute vitesse et à des heures inhabituelles, afin d’aller plus vite assister aux représentations. On voit là que l’épaisseur du réel pose toujours quelques difficultés aux tenants des condamnations rétrospectives.
Ni tout blanc ni tout noir
Ce rappel historique doit-il inviter à retirer le carton rouge aux green Angels ? Surnommé l’ange vert, Dominique Rocheteau, le grand attaquant stéphanois — puis parisien… — ne reste pas dans les mémoires que pour ses buts, mais aussi parce qu’il ne reçut que trois cartons jaunes en dix-sept ans sur les terrains professionnels. Ce signe de fair-play et de maîtrise de soi sur le terrain pourrait inspirer ceux qui se sont attribués son surnom depuis les gradins. Gardons-nous toutefois de faire de tout supporter de foot un hooligan… et de tout catholique du passé un ennemi étriqué du théâtre. Quand on parle de rideau rouge plus encore que quand on parle de gazon vert, il est bon de ne jamais faire comme si c’était tout blanc ou tout noir.