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Ces leçons de vie que nous lèguent les 138 religieux du Calvados tués pendant la guerre

CARMELITES-DE-CAEN-FUYANT-SOUS-LES-BOMBARDEMENTS

Diocèse de Bayeux-Lisieux

Carmélites de Caen fuyant sous les bombardements.

Raphaëlle Coquebert - publié le 04/06/24

Pour ne pas vouer à l’oubli les clercs du Calvados morts durant la deuxième guerre mondiale, le père Pascal Marie, prêtre à Honfleur, a mené sur chacun d’eux une minutieuse enquête, d’où ont surgi quelques pépites. Une plaque avec les 138 noms va être installée le 8 juin dans la cathédrale de Bayeux.

Très enraciné dans sa Normandie natale, le curé de la paroisse Notre-Dame de l’Estuaire (Honfleur) est un passionné d’histoire. Au fil de son apostolat, ses pérégrinations dans son diocèse de Bayeux-Lisieux (Calvados) lui ont fait toucher du doigt l’empreinte considérable laissée en cette terre par les souvenirs de la dernière guerre mondiale et de la bataille de Normandie (on dénomme ainsi la vaste opération de libération enclenchée le 6 juin 1944 pour s’achever le 25 août avec la Libération de Paris) : “J’ai également mesuré au travers des récits de mes paroissiens combien nombreux avaient été les résistants au sein du clergé séculier et régulier” relate le prêtre.

Ruines-abbaye-Notre-Dame-du-pre-de-LIsieux-1944
Ruines de l’abbaye Notre-Dame-du-Pré de Lisieux en 1944.

Le déclic a lieu lors du 60e anniversaire du débarquement : “Pour faire mémoire des victimes de la guerre, notre revue diocésaine a mis à jour la liste des prêtres et séminaristes tués dans le Calvados, parue dès 1944 dans“La Semaine religieuse”. En complément, elle a mentionné les pertes recensées dans les communautés de religieuses : 80. Mais sans donner le nom des sœurs. Ce qui m’a perturbé : chacune n’avait-elle pas un nom ?”

Une récolte ardue mais attendue

Ni une ni deux, le père Pascal Marie revêt son habit de détective, écume la Toile – notamment les sites de généalogie -, puis se plonge dans les archives diocésaines et départementales. Il frappe aussi à la porte des communautés religieuses encore existantes. Certaines ont vu leurs archives entièrement brûler en 44, d’autres rechignent à lui communiquer des documents : ne serait-ce pas contrarier le désir d’humilité de ces religieuses qui ont volontairement choisi de s’effacer ? Mais pour lui, c’est une question de justice : il s’obstine, se heurtant à d’épineuses énigmes : “Retrouver le nom civil d’une religieuse peut s’avérer un véritable casse-tête. A contrario, un monument aux morts mentionne une sœur uniquement sous son nom civil”.

Pour l’épauler, il fait appel à trois de ses paroissiens férus d’histoire. Nombre de communautés ayant quitté le diocèse ou carrément disparu (“Je croyais bien connaître mon territoire, j’ai réalisé que ma vision de sa situation ecclésiale en 1944 était parcellaire !”), il se tourne alors vers les familles concernées. Stupeur de réaliser combien elles ont été traumatisées par la perte d’une fille, d’une sœur, d’une tante dont le deuil n’a pu être fait : tant de corps brûlés lors des bombardements n’ont pu été retrouvés ! “Les proches sont heureux que l’on rende une identité à ces victimes oubliées”, s’émeut le prêtre. Ils ne sont pas les seuls. Les catholiques du diocèse manifestent un réel intérêt pour cette initiative : les portraits de consacrés postés sur le compte Facebook de la paroisse suscitent nombre de réactions positives. Au total, leur nombre s’élève aujourd’hui à 138 : 19 prêtres, 20 séminaristes et 99 religieuses issues de communautés variées (la Providence de Lisieux, la Miséricorde de Caen, le Couvent de Notre-Dame de Charité de Caen, les Petites sœurs des pauvres de Lisieux…).

Vies données, vies porteuses de sens

Ce travail de fourmi ne relève-t-il pas de la nostalgie érudite ? “Il y a de la grandeur dans beaucoup de ces vies, conteste le père Pascal : ce sont de sacrés exemples pour aujourd’hui !” Et de relater l’émouvante histoire de l’abbaye Notre-Dame-du-Pré de Lisieux, vieille de mille ans, réduite en cendres le 7 juin 44 :

“Il y avait là 50 bénédictines, dont 21 ont péri, parmi lesquelles la prieure et la sous-prieure. Imaginez le cataclysme pour les survivantes errant au milieu des ruines, hagardes, sidérées, empêchées de sortir du fait de la clôture. C’est alors que la sœur cérémoniaire aperçut quelques livres d’office dans les décombres : “mes sœurs, enjoignit-elle, faisons ce que nous pouvons faire de mieux”. Et elles ont chanté l’office au milieu des gravats et des cadavres ! J’ai souvent entendu des témoins directs ou indirects s’en émerveiller : “Même ce 7 juin 1944, l’Office divin, l’Opus Dei a été dit !””

Le ministre de Dieu évoque aussi la figure de son confrère prêtre calvadosien Jean Daligault, entré dans la résistance dès le début de l’Occupation et arrêté en août 41 par la Gestapo :

“Il n’a jamais revu la France, se désole-t-il. Déporté Nuit et Brouillard, il a été exécuté par balle la veille de la libération du camp de Dachau. Peintre amateur, il a poursuivi son œuvre en détention : il confectionnait ses toiles avec des bouts de journaux, ses pinceaux avec des morceaux de paille, la peinture avec des écailles du mur, le blanc du savon, la rouille des seaux… 150 de ses œuvres ont été sauvées grâce à la complicité d’un de ses codétenus allemand, l’abbé Jonas. Une salle lui est consacrée au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.”

Ces récits de vie ont tant marqué le père Pascal qu’il est en train de les relater dans un ouvrage à paraître : “Les communautés ont beaucoup écrit sur leur guerre, explique-t-il, nous avons mis la main sur des inédits.”  Pour l’heure, un premier hommage sera rendu à ces consacrés le 8 juin prochain dans le cadre du 80e anniversaire du Débarquement : une plaque où sont gravés les 138 noms sera posée en la cathédrale de Bayeux. “La sœur d’une des religieuses décédée m’a confiée son émotion : à 101 ans, elle verra enfin la mémoire de sa sœur honorée !” 

Tags:
normandiePrêtreSeconde guerre mondiale
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