Saint Christophe, fêté par l’Église le 25 juillet, est un martyr des premiers siècles, très populaire patron des voyageurs, et sa légende merveilleuse est aussi un conte philosophique édifiant pour ceux qui en saisissent la profondeur.
Il y a bien un homme du nom de Christophe qui est mort martyr vers l’an 300. L'Église le fête le 25 juillet, et la France le 21 août. On ne sait aujourd’hui rien avec certitude de sa vie. Les passions grecques et les légendes médiévales le concernant relèvent de la littérature plus que de l’Histoire. Le récit qui le voit porter l’Enfant Jésus sur une rivière, par exemple, est une reprise de mythes orientaux. Pour autant, faut-il oublier ce saint au motif que nous n’en connaissons que la légende ?
Jacques de Voragine, au Moyen Âge classique, a compilé dans sa Légende Dorée les différentes anecdotes attribuées à saint Christophe. Le résultat final, naïf en apparence, est en réalité un conte profond, propre à émerveiller et édifier petits et grands. En voici une version accessible à tout âge.
La légende de saint Christophe, un géant brutal devenu porteur du Christ
Une force de la nature en quête de sens
Il était une fois un Cananéen du nom de Reprobus. Il était de très grande taille et avait un visage effrayant. Il ne savait pas lire, mais il se distinguait en revanche par une force herculéenne. Son rêve était de consacrer cette force au service du souverain le plus puissant de la terre. Il entra au service du roi, qui fut trop heureux d’avoir un aussi redoutable garde du corps.
Mais un soir, auprès du feu, alors qu’un jongleur racontait des histoires effrayantes de démons, Reprobus vit le roi frissonner de peur. Lui qui n’avait jamais eu peur de sa vie, il fut très surpris et interrogea le roi. Le roi avoua qu’il avait peur du diable. Reprobus dit alors au roi : "Si tu crains le diable, c’est qu’il est plus grand et plus puissant que toi ! Je vais donc me mettre au service du diable."
Avant d’être un saint, il fait allégeance au diable
Le géant se mit alors au service du diable en personne. Il commit beaucoup de mal dans son armée. Il croyait avoir accompli son rêve de servir le plus puissant personnage du monde. Mais un jour, il vit le diable faire un détour pour éviter de passer devant une croix. Reprobus interrogea alors le diable pour comprendre ce que représentait la croix. Le géant apprit alors que c’était sur une croix semblable que le Christ était mort, pour donner sa vie par amour, avant de ressusciter et de vaincre la mort. Et cela, le diable ne pouvait le supporter. Reprobus dit alors : "Si tu crains le Christ, c’est qu’il est plus grand et plus puissant que toi ! Je vais donc me mettre au service du Christ."
Et il dit adieu au diable pour se mettre à la recherche du Christ. Son enquête le conduisit à un ermite auprès duquel il essaya de se renseigner. L’ermite reçut Reprobus et lui proposa, pour trouver le Christ, un chemin de conversion par la pénitence. Quand le géant comprit qu’il allait falloir jeûner et prier, il protesta. Il n’en était pas question !
"Si tu ne peux pas jeûner et que tu ne sais pas prier, installe-toi au bord de cette rivière où il n’y a pas de pont, et aide les gens à la traverser."
L’ermite proposait ainsi à Reprobus une tâche à la mesure de ses talents. Celui qui voulait servir les plus puissants put alors servir les plus faibles, ceux qui en avaient le plus besoin, pour être agréable au Christ.
Le réprouvé devient le porteur du Christ
Les années passèrent. Un jour, un petit garçon demanda à Reprobus de l’aider à traverser. Le géant, comme d’habitude, le prit sur ses épaules et se lança dans la traversée. A sa grande surprise, l’enfant était extrêmement lourd. Le géant peina, s’enfonça, manqua de se noyer, mais finit par atteindre la berge opposée. Il exprima alors son étonnement : "Enfant, tu m'as exposé à un grand danger, et tu m'as tant pesé que si j'avais eu le monde entier sur moi, je ne sais s'il eût été plus lourd à porter." L'enfant lui répondit :
"Ne t'en étonne pas, Christophe, porteur du Christ, tu n'as pas eu seulement tout le monde sur toi, mais tu as porté sur tes épaules celui par qui le monde a été créé et sauvé : car je suis le Christ ton Roi, à qui tu as en cela rendu service."
En portant ce faible enfant, le géant avait donc enfin accompli son rêve et servi l'Être le plus puissant de tous.
Le martyre de Christophe
Christophe devint disciple du Christ. Il quitta son emploi au bord de la rivière pour se lancer dans une mission beaucoup plus importante : témoigner de la bonne nouvelle apportée par le Christ. Il arriva dans la province de Lycie (au sud-ouest de la Turquie actuelle). Là, il planta son bâton en terre. Le bâton fleurit et devint un arbre gigantesque. Les gens se convertirent en grand nombre.
Christophe contre le gouverneur Dagnus
Le gouverneur Dagnus fit arrêter le géant car il avait l’ordre de faire mourir tous les chrétiens. En effet, les chrétiens refusaient d’adorer les dieux et l’empereur, ce qui était considéré comme un crime à cette époque.
Christophe fut arrêté mais réussit à convertir plusieurs des soldats. Plutôt que de se battre, Christophe préféra accepter de parler au gouverneur. Dagnus se moqua du nom de Christophe :
Tu te nommes Christophe, tu portes donc le nom d’un homme qui est mort sur une croix !
Et toi tu portes le nom de Dagnus, qui signifie poignard, parce que c'est toi qui es la mort dans ce monde, l'associé du diable ; et tes dieux sont l’ouvrage de la main des hommes
L'ultime tentation
Christophe refusa d’offrir un sacrifice aux idoles, et fut alors jeté en prison. Le gouverneur essaya alors de vaincre le courage de Christophe en envoyant deux jeunes femmes de mauvaise vie dans sa cellule : Aquilina et Aniceta. Le géant, qui avait appris à prier, résista vaillamment à la tentation. Les deux femmes, impressionnées par la force d’âme et la constance de Christophe, se convertirent à leur tour. A leur retour, elles firent semblant de rendre un culte aux idoles de Zeus et Apollon pour s’en approcher. Dès qu’elles furent près des statues, elles les jetèrent au sol où elles se brisèrent. Après ce blasphème, Aquilina et Aniceta furent mises à mort.
Une difficile exécution
Christophe fut à son tour condamné à mort, mais il n’était pas facile de tuer un homme d’une telle force. On commença par le faire rôtir sur un gril, mais il ne mourut pas. Les soldats le percèrent de flèches, mais il ne mourut toujours pas. Une flèche ricocha et creva l'œil du gouverneur. Christophe lui dit alors : "Quand je serai mort, mélange mon sang à de la terre, applique le sur ton œil, et tu guériras." Les soldats finirent par décapiter Christophe, qui cette fois mourut. Cependant, le gouverneur suivit le conseil du géant, et son œil guérit. Bouleversé par cet ultime miracle, il se convertit, regretta sa méchanceté et changea de vie.
Héritage spirituel et culturel
Saint Christophe a réellement existé. On sait de lui qu’il est mort martyr dans le sud-ouest de la Turquie (en Lycie ou à Samos) sous Dioclétien, au début du IVe siècle. Le récit de sa passion est largement romancé, comme c’était l’usage à cette époque. Les récits de la mort des martyrs visaient à édifier les fidèles et à les renforcer dans leur foi. Par la suite (vers le XIIe siècle) on a imaginé le récit de la jeunesse de Christophe, en extrapolant à partir de son prénom de baptême.
Christophe, figure mythique à mi-chemin entre Atlas et Zadig
Ce récit, fictif, revisite le mythe d’Atlas, le géant qui porte le monde. Il forme une sorte de parabole où Christophe représente l’humanité qui recherche le Bien sans savoir comment faire. On pourrait le comparer au genre plus tardif du conte philosophique. Christophe est ainsi une sorte de Zadig chrétien.
Christophe, au terme de sa recherche, aurait littéralement porté le Christ, et avec lui le monde. C’est ainsi que le saint est le plus souvent représenté, même s’il fut dans les premiers temps représenté avec une tête de loup ou de chien, symbolisant sa force brute encore non dominée. L’homme à tête de chien est aussi une reprise de mythes anciens, comme celui du dieu Anubis ou des cynocéphales.
L’itinéraire spirituel de saint Christophe, métaphore du chemin de conversion
Le géant Reprobus met du temps à trouver Dieu. Au début, son existence est "insensée", c’est-à-dire dénuée de sens. Cela se manifeste par une difficulté à vivre en communion avec les autres. Le nom "Reprobus" signifie "réprouvé", "rejeté". Il dispose d’une grande force, mais ne sait comment l’utiliser, car il pense avant tout à lui-même.

Il s’investit dans la cité, au service de son roi. Mais ses motivations sont égoïstes, il veut nourrir sa propre ambition plus que servir la justice. Là, il finit par être insatisfait et par prendre conscience des limites de son système. La dimension politique du conte n’est cependant qu’esquissée, elle sert de toile de fond pour un itinéraire plus personnel, image du passage à l’âge adulte.
Christophe grandit parce qu’il ne persévère jamais dans l’erreur
La sainteté de Christophe, c’est celle du courage et de l’honnêteté vis-à-vis de soi. Deux fois, il ose changer de perspective. L’erreur est humaine, persévérer dans l’erreur est diabolique, dit le proverbe. La légende de Christophe est une invitation à ne jamais dire "Ce n’est pas à mon âge qu’on change".
Sa conversion commence quand il réalise qu’il s’est trompé, et s’achève quand il accepte de s’oublier, de s’humilier. Il devient grand en servant son prochain et non en se servant auprès des puissants. C’est ainsi qu’il devient porteur du Christ, et porteur du monde, comme le géant Atlas de la mythologie grecque.
C’est en servant les plus faibles que Christophe s’accomplit
L’épisode où Christophe porte l’enfant qui se révèle être le Christ est évidemment une illustration de la parole de Jésus :
"Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l'avez fait" (Matthieu 25, 45)
La quête de soi est devenue quête de sens, de justice et de vérité. Cette quête est difficile. Même si Reprobus choisit son effort : utiliser sa force plutôt que jeûner ou prier, il est tout de même éprouvé presque jusqu’à la limite de ses forces. Le Christ vient le chercher, et en le sortant de sa zone de confort, lui donne l’occasion de grandir. De cette victoire, Reprobus sort capable d’affronter triomphalement la grande épreuve : celle du martyre.
Saint Christophe, l’un des saints préférés du Moyen Âge
La dévotion à saint Christophe, patron des voyageurs, est très populaire entre les XIIe et XVIe siècles. Les hommes du Moyen Âge classique voyagent en effet beaucoup. Marchands, diplomates, chevaliers, soldats, prédicateurs, saltimbanques, ouvriers itinérants et bien sûr pèlerins, ils sont nombreux à prendre la route malgré les dangers.
Alors pour implorer la protection de Dieu contre les brigands, les bêtes sauvages, les maladies, les tempêtes et autres accidents, les voyageurs demandent l’intercession du saint qui est réputé avoir aidé l’Enfant-Jésus à traverser une rivière en sécurité. On le prie, on frappe des médailles à son effigie, on lui consacre des autels et des églises.
Saint Christophe, soupçonné par la Renaissance, déboulonné par les Lumières
Après le Moyen Âge, sous la double influence de la Réforme protestante et de la Réforme catholique, le culte de saint Christophe diminue notoirement. Les protestants préfèrent s’adresser à Dieu plutôt qu’à ses saints. Et les catholiques lisent avec un regard plus sceptique la légende dorée. La procédure de canonisation, depuis le XIIIe siècle, est beaucoup plus rigoureuse. À la Renaissance, la légende de saint Christophe n’est plus vue que comme une superstition populaire.
Son culte fait l'objet de railleries et s'évanouit peu à peu au cours du XVIe siècle. Au siècle des Lumières, on va même jusqu'à détruire les statues le représentant : celle d'Auxerre en 1768, celle de Paris en 1788. Et ce ni par des protestants, ni par des révolutionnaires, mais bien par des catholiques !
Le retour en force de saint Christophe, grâce à la voiture
C’est au XXe siècle que la dévotion à saint Christophe trouve un nouvel élan. Il est alors proposé comme saint patron officiel des automobilistes. Le clergé est alors beaucoup plus bienveillant envers la piété populaire, dont on comprend qu’elle peut faire beaucoup de bien. En 1926, on construit à Paris en son honneur l’église Saint-Christophe de Javel, à côté des usines Citroën. On peut toujours voir sur les murs de cette église les différents épisodes de la légende de saint Christophe, illustrés par de grandes fresques. Leur style, typique de la période, est un peu effrayant. Mais après tout, le géant Christophe n’est-il pas lui-même d’aspect terrifiant ?
On renoue aussi avec la tradition des médailles de saint Christophe. Certains modèles peuvent d’ailleurs être fixés sur le tableau de bord d’une voiture.
Prières à saint Christophe avant de partir en voyage
Plusieurs prières permettent de demander la protection de Dieu en voyage, au nom de saint Christophe. En voici une toute simple, facile à apprendre par cœur :
Tu as hérité du beau nom de: "Porteur du Christ".
Apprends-moi à être un vrai porteur du Christ pour ceux qui ne le connaissent pas.
Cette autre prière à dire avant de prendre le volant peut nous aider à nous souvenir des vies dont on devient responsable.
Questions fréquentes
Quel jour est la fête de saint Christophe ?
Saint Christophe a plusieurs fêtes. La saint Christophe est fêtée le 25 juillet par l’Église catholique romaine. Cependant, il est commun en France de fêter la saint Christophe le 21 août. Chez les chrétiens orientaux, il est fêté le 9 mai.
Dans l’armée, où saint Christophe est le patron de l’arme du train, on le fête le 26 mars, jour anniversaire de la création du train par Napoléon par décret du 26 mars 1807. Pour rassembler les troupes, cette date hors vacances d’été est plus commode que les deux autres.
Les Christophe qui veulent un saint patron plus historique peuvent choisir parmi les autres saints ayant porté ce nom. Par exemple, le 21 mai on fête le bienheureux frère Christophe, chartreux de Tibhirine, martyrisé en 1996.
Où sont le corps et les reliques de saint Christophe ?
On ne sait pas ce qu’est devenu le corps de saint Christophe. L’église Sainte Justine, à Rab en Croatie, détient un crâne qui serait le sien, conservé dans un reliquaire du XIIe. Tous les ans, autour du 25 juillet, la ville organise une fête médiévale en l’honneur de saint Christophe.
Quelle est la signification du prénom Christophe ?
Christophe signifie porteur du Christ, porteur du Messie. Cela vient des mots grecs phorein (porter) et Christos ("oint", mot utilisé pour désigner le Messie). Ainsi, les Christophe, Christopher, Chris, Kristofor et Cristóbal sont invités à être dignes de leur prénom en "portant le Christ", comme saint Christophe, c’est-à-dire en protégeant les plus fragiles, et en annonçant courageusement le Christ.
Quel saint prier avant un voyage ?
On invoque traditionnellement saint Christophe pour obtenir la protection de Dieu pendant un voyage. Comme il est réputé avoir porté les voyageurs pour les aider à traverser une rivière dangereuse, on suppose que du Ciel il continue à veiller sur les voyageurs qui demandent son aide. Même si cet épisode est légendaire, on croit que cela n’empêche pas les prières adressées à saint Christophe de parvenir au Christ, qu’il est réputé avoir porté ne serait-ce que dans son nom et dans son âme.
De quoi saint Christophe est-il le saint patron ?
Saint Christophe est le saint patron des voyageurs, mais aussi des athlètes et des forts des halles. On l’invoque contre les maladies et la "male mort", c’est-à-dire la mort subite qui ne laisse pas le temps du repentir. Son supplice ayant été très long selon la tradition, on espère en l’invoquant avoir comme lui le temps de voir venir la mort et de se préparer au jugement.







