Recevez la newsletter d'Aleteia chaque jour!
Chaque jour, du beau, du bon et du vrai avec la newsletter d'Aleteia!
Je m'abonne gratuitement!
Aleteia

Comment identifier une personnalité narcissique ?

Businessman, mask
© Twinsterphoto I Shutterstock
Partager

Un patron, un conjoint, un ami… On peut tous être un jour confronté à une personnalité narcissique. Mais qui sont-elles vraiment et comment les reconnaître ?

On les appelle manipulateurs ou encore, personnalités narcissiques. Ils peuvent sévir dans tous les milieux, dans tous les types de relations (amoureuses, professionnelles, familiales, amicales, sportives, associatives…). Séduisants, sympathiques, parfois réservés, ils attirent par leur côté charmeur et flatteur. Mais très vite, leurs victimes entrent dans une spirale infernale de culpabilisation et de dévalorisation. Prêtre, médecin, philosophe et théologien, le Père Pascal Ide, auteur du livre Manipulateurs, donne des conseils pour détecter, comprendre et agir face à une personnalité narcissique.

Pourquoi vous êtes-vous penché sur le sujet des personnalités narcissiques ?
Pascal Ide : Avant tout pour informer, notamment les milieux ecclésiaux. Même si plus de cent ouvrages ont été récemment écrits en français sur le sujet, ce profil hautement toxique est encore trop ignoré. Une femme dont la sœur présente tous les traits d’une personnalité narcissique (PN) me rapportait qu’elle était allée se confesser de la colère qu’elle ressentait contre sa sœur et que le prêtre avait insisté pour qu’elle pardonne et renoue avec elle. Pardonner, sans doute, mais cela suppose d’abord de prendre en compte la souffrance de cette victime. Quant au second conseil, il peut être gravement imprudent, en faisant retomber la personne sous l’emprise de la PN.

Aujourd’hui, ne parle-t-on pas plutôt de pervers  narcissique que de personnalité narcissique ?
L’expression « pervers narcissique » a été élaborée par un psychanalyste, Paul-Claude Racamier. Je préfère celle de « personnalité narcissique », qui renvoie à un tableau psychiatrique précis.

Et comment la reconnaît-on ?
Sans entrer dans le détail, elle se caractérise par deux signes particuliers : la certitude d’être exceptionnel, de mériter plus d’attention que les autres, donc s’attendant à des attentions de leur part, sans se sentir en rien redevable ; une insensibilité réelle à la souffrance d’autrui, à commencer par celle que son égocentrisme cause.

Tout le monde n’est-il pas plus ou moins narcissique ?
Bien sûr que oui, moi le premier ! Mais il faut distinguer entre être manipulateur ou narcissique – ce qui relève de la pathologie – et simplement avoir des attitudes manipulatrices ou narcissiques. La thérapeute Isabelle Nazare-Aga, à partir d’une longue expérience, a élaboré une liste de trente critères. Nous répondons tous affirmativement à un ou plusieurs critères, mais la majorité des personnalités narcissiques ont plus de vingt points sur trente.

Si l’on comprend bien, la PN est une sorte de boursouflure de l’ego ?
En fait, c’est plus compliqué que cela. D’un côté, ces PN se croient supérieures aux autres – et d’ailleurs aussi au-dessus de la loi car elles la transgressent allègrement. « Les statuts de la communauté, je m’assois dessus », disait un responsable. De l’autre, elles pré-sentent une béance narcissique abyssale. Elles sont dénuées d’intériorité et de stabilité. C’est pour cela qu’elles ont besoin d’être constamment admirées, qu’elles s’entourent d’une cour, qu’elles rejettent et diabolisent toute personne qui ne les adule pas.

Une image pour les décrire ?
Dans Nous n’étions pas armés (Plon, 2013) Christine de Védrines décrit avec beaucoup d’objectivité et en même temps de sobriété – j’oserais presque dire de charité –, montre comment un escroc, à l’évidence une personnalité narcissique de grand format, a réussi, en neuf ans, à gagner la confiance de sa famille, totalement la ruiner, pousser deux couples au divorce, attenter à la santé physique et psychique de ses membres. Après avoir succombé à la manipulation mentale, l’auteur a enfin réagi et alerté la justice au péril de sa vie. On ne peut imaginer ce qu’est une PN. Un tel livre permet de s’en approcher au plus près. C’est terrifiant !

Un critère ?
Je résume en souriant : c’est la personne problématique dont on parle toujours, qui occupe une grande partie des conversations autour du distributeur de café…

N’y a-t-il pas le risque de voir des PN partout, à commencer par son conjoint ou son directeur… ?
Si ! C’est une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre. Ce diagnostic doit être porté par une personne compétente (psychothérapeute, psychologue, psychiatre), et non par la personne qui s’en estime la victime.

Certaines causes favorisent-elles la présence de PN dans la société d’aujourd’hui ?
Tous les marqueurs montrent que, depuis plus de cinquante ans, les individus sont en Occident toujours plus narcissiques : l’auto-évaluation permanente, l’individualisme, l’image surdopée de soi, l’incivilité, le culte de l’apparence… Dès lors, la pathologie narcissique devient un marqueur de notre société. L’éducation actuelle la favorise : si vous voulez que votre enfant devienne un tyran, faites-en un prince, dites-lui constamment qu’il est le meilleur, qu’il doit d’abord penser à lui, à son plaisir et à sa réussite. Pablo Picasso fut une PN destructrice et probablement aussi un pervers. Or, le petit Pablito fut non seulement adoré par sa mère, mais fétichisé. En revanche, il ne semble pas qu’une PN puisse apparaître dans une constellation familiale saine.

Ce sont les deux extrêmes de la maladie du don. Alors que la personne en burn out souffre souvent de trop se donner – ou plutôt de mal se donner –, la personnalité narcissique souffre – et surtout fait souffrir – de ne pas se donner. En captivant, elle capte et capture.

Vous soutenez que les PN « de gros calibre » ne se rencontrent pas seulement chez les responsables politiques, mais aussi chez les responsables religieux… Comment expliquer que l’on rencontre tant de PN parmi les fondateurs ou les personnes en vue ?
D’abord, c’est un constat général. Une des rares études concernant ce sujet montre que l’on trouve un nombre beaucoup plus élevé de PN aux postes de commandement – ce qui ne signifie surtout pas que tout leader ait systématiquement un ego surdimensionné. Ensuite, les PN associent souvent à leur pathologie de vrais talents, qu’elles savent particulièrement bien mettre en valeur. En plus, très séducteurs, ces individus s’approchent en montrant leur face lumineuse et ainsi accèdent au plus haut niveau. Souvent fins observateurs, ils repèrent aussi nos failles et se jouent par exemple de nos besoins de reconnaissance pour se hisser. C’est une fois mis en place qu’ils deviennent indéboulonnables et déploient leur violence.

J’ajoute un point souvent ignoré : ces PN ne sont pas toutes des escrocs et des pervers sexuels. Elles peuvent même être ascétiques. En revanche, elles sont assoiffées de pouvoir et vous expliqueront avec beaucoup de conviction qu’elles sont la personne de la situation.

Vous soutenez que « l’on rencontre davantage certaines formes de PN dans l’Église que dans la société civile »…
Je le dis avec prudence, car il faudrait des études pour l’assurer. Je pense à deux profils qui ont été bien identifiés par un psychologue, Stephen Karpman : les PN victimaires, et les sauveteurs. Les narcissiques victimaires (à distinguer des victimes authentiques) prolifèrent dans les groupes chrétiens parce que ceux-ci sont généralement chaleureux et ouverts à la compassion. L’entourage du victimaire est alors intégralement mobilisé à son service, culpabilisé de ne pas en faire assez, sans être jamais remercié et sans que le victimaire fasse le moindre effort pour se sortir de sa situation.

Et le profil du sauveteur ?
Là encore, distinguons le sauveur du sauveteur. André Frossard disait que l’intégriste est celui qui fait la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou non. Eh bien, le sauveteur est celui qui fait le bien de l’autre… que l’autre le veuille ou non ! C’est la personne qui impose son aide – « C’est pour ton bien » ! Jésus, Lui, propose, Il ne s’impose pas : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

Ainsi la PN, avec sa toute-puissance, s’arrogerait certains attributs divins ?
Exactement. Elle veut être aimée plus que les autres ; au fond, elle veut être adorée par les autres – comment ne pas penser à Satan et à la troisième tentation du Christ ? Mais il y a quelque chose de spécifique dans le cadre religieux : les PN accaparent Dieu pour asseoir leur pouvoir. Par exemple, elles prétendent parler au nom de Dieu et invoquent Dieu pour culpabiliser les autres.

Ont-elles conscience de ce qu’elles font ?
En termes chrétiens : les PN sont-elles pécheresses ou seulement malades ? Cette question est délicate. Les spécialistes sont divisés sur ce sujet. L’expérience, la philosophie morale et la foi m’assurent que la conscience morale est présente en chaque homme. Le psychiatre Baruk avait remarqué qu’un psychotique, même gravement et durablement atteint, a des moments de lucidité morale. Par exemple, il sait quand on commet une injustice à son égard. De même, la PN est calculatrice, attentive à la réalité. Cette raison constamment en éveil, je ne peux l’imaginer sans qu’elle soit traversée, de temps à autre, par cette lumière qu’est la conscience morale, et donc sans qu’elle perçoive alors, au moins fugitivement, le mal qu’elle fait.

Si la PN est parfois consciente, elle peut reconnaître ses torts ?
La PN peut reconnaître un tort. Mais elle se justifie aussitôt. Par exemple, le mari qui bat sa femme – le contraire, plus rare, existe aussi –, ne peut pas le nier. Toutefois, il ajoutera : « Tu l’as bien cherché. Tu m’as poussé à bout. » Il se trouve toujours une excuse. Je dis bien : toujours. Car la grande arme de la PN est le brouillage des frontières entre le bien et le mal, et la culpabilisation de l’autre.

Une PN peut-elle changer ?
C’est une autre question très délicate. Les études médicales et psychologiques ne décrivent pas de tels changements. Cela conduit à un discernement important. Pour une décision, je dois toujours en toute prudence choisir comme si la personne entrant dans ce cadre psychiatrique ne changera jamais. Par exemple, si je suis évêque, j’éviterai le plus possible de nommer une PN à un poste de responsabilité ; si une accusation remonte concernant une personne présentant ce profil, je veillerai à protéger l’entourage, voire à l’en séparer. Maintenant, qui est capable de sonder les cœurs ? Je peux donc prier pour cette personne afin que, lorsqu’un éclair de lucidité lui viendra, elle pose enfin un acte d’amour désintéressé.

Propos recueillis par Luc Adrian