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Quand le fruit de la vigne rejetée par les hommes devient le vin de l’Alliance nouvelle

8 min de lecture
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Crédit : shutterstock

Prêtre du diocèse de Bordeaux, le père Clément Barré commente l’évangile du 27e dimanche du temps ordinaire. Vouloir posséder les dons de Dieu sans son Fils, c’est refuser de se donner à son tour, et se perdre soi-même. Celui qui accepte le fruit de la vigne offert en sacrifice, entre en communion avec le Père.

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Dans notre diocèse, les vendanges s’achèvent. Ici, nous savons ce qu’est une vigne, le soin qu’elle demande, la patience nécessaire avant une bonne récolte, l’attention avec laquelle on guette le moment où le raisin sera prêt à être cueilli. Puis vient la joie de la vendange, lorsque le raisin entre au chai et que commence le long travail qui donnera le vin. Nous savons aussi qu’un vin n’est pas vraiment fait pour être bu seul. Dans Les Fleurs du mal, Baudelaire fait parler le vin. Il s’adresse à l’homme :

"Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !"

Le vin est ici le signe d’une joie qui se partage, d’une fraternité offerte à un homme déshérité. Et ce mot de « déshérité » est peut-être une bonne porte d’entrée dans l’Évangile de ce dimanche, qui parle lui aussi d’une vigne et d’un héritage, mais surtout d’hommes qui finissent par perdre ce qu’ils voulaient précisément posséder.

Tout commence par un don

Tout, dans cette parabole, commence pourtant par un don. La vigne a été plantée, préparée, équipée, puis confiée aux vignerons. Le maître leur demande seulement, au temps de la vendange, les fruits qui lui reviennent. Il ne vient pas leur reprendre la vigne, mais leur rappeler par cette part de la récolte qu’elle demeure un bien reçu et confié. C’est précisément ce que les vignerons refusent. Leur problème n’est pas qu’ils aiment la vigne ou qu’ils désirent en vivre ; c’est qu’ils ne veulent plus la recevoir. Ils veulent la posséder sans avoir désormais à la tenir de quelqu’un. Voilà pourquoi l’arrivée du fils provoque leur violence : "Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage" (Mt 21, 38).

Il y a là quelque chose de profondément contradictoire. Le maître veut donner et les vignerons veulent avoir ; ces deux désirs auraient dû pouvoir s’accorder. Pourtant, ils s’opposent jusqu’au meurtre parce que recevoir et prendre ne sont pas la même chose. Recevoir un don, c’est accepter de rester lié à celui qui le donne, pouvoir dire : cela est vraiment à moi, mais je sais de qui je le tiens. Prendre, c’est vouloir garder le don tout en se débarrassant du donateur.

Peut-on posséder les dons de Dieu ?

C’est pour cela que le fils devient gênant. Sa seule présence rappelle que la vigne demeure celle du père et que les vignerons ne sont pas l’origine de ce qu’ils possèdent. Pour faire de la vigne leur propriété absolue, ils pensent devoir faire disparaître celui qui leur rappelle qu’elle est un héritage. Le fils prodigue avait, au fond, suivi le même chemin lorsqu’il demandait : "Père, donne-moi la part de fortune qui me revient." Il voulait bien recevoir les biens du père, mais pour pouvoir ensuite vivre loin du père. Il voulait recevoir une dernière fois afin de ne plus avoir à recevoir.

Cette tentation n’est pas très éloignée de nous. Nous voulons volontiers les dons de Dieu : notre vie, notre liberté, ceux que nous aimons, nos talents, nos projets, notre avenir. Nous avons aussi reçu la foi, le baptême, l’Église, notre paroisse. Mais nous pouvons peu à peu nous comporter comme si tout cela nous appartenait indépendamment de celui qui nous l’a donné. Nous pouvons même conserver les formes de la vie chrétienne, célébrer les sacrements, tenir à nos traditions et faire vivre nos communautés, tout en laissant Dieu lui-même à distance.

Le Fils rejeté devient justement la pierre d’angle 

Or un don séparé de celui qui le donne finit toujours par perdre son sens. C’est d’abord ce que Jésus reproche aux grands prêtres et aux anciens auxquels il adresse cette parabole : l’Alliance, la Loi, le Temple et l’élection d’Israël ne sont pas leur propriété. Tout cela leur a été confié pour porter du fruit. Et le jugement de la parabole est sévère, puisque les vignerons finissent par perdre la vigne qu’ils voulaient précisément garder à tout prix. À force de vouloir s’emparer de l’héritage sans l’héritier, ils se retrouvent eux-mêmes déshérités.

Mais ce jugement ne dit pas le dernier mot de Dieu, car le Fils rejeté devient justement la pierre d’angle : "La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle." Les hommes ont voulu écarter le Fils pour garder l’héritage ; Dieu fait du Fils rejeté le moyen par lequel l’héritage sera finalement ouvert à tous. C’est pourquoi cette parabole nous conduit jusqu’à l’Eucharistie. Au dernier repas avec ses disciples, Jésus prend une coupe de vin et dit : "Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude." Puis il ajoute : "Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père."

Fruit de la vigne et du travail des hommes

Le fruit de la vigne et le Fils rejeté se retrouvent ainsi mystérieusement dans la même coupe. Le sang versé est celui du Fils que les hommes ont rejeté, mais il devient en même temps le vin de l’Alliance nouvelle. Et Jésus ajoute surtout ces deux mots : "avec vous". Dieu ne voulait pas retirer la vigne à l’homme pour la garder jalousement pour lui-même ; il voulait partager avec lui la joie de la vendange. Il ne voulait pas nous priver de l’héritage, mais faire de nous ses héritiers. Il ne fallait donc pas choisir entre la vigne et le Fils : Dieu voulait nous donner les deux, et nous donner l’une par l’autre.

Quand nous apporterons à l’autel le pain et le vin, le prêtre dira : "Fruit de la vigne et du travail des hommes, nous te le présentons : il deviendra pour nous le vin du Royaume éternel." Nous présentons à Dieu le fruit de cette création qu’il nous a confiée, le fruit aussi de notre travail, avec ce qu’il comporte de beau et d’imparfait. Isaïe parlait aujourd’hui de raisins aigres ; Dieu accueille pourtant ce que nous sommes capables de lui présenter et, à partir de ce don si pauvre, il nous donne infiniment davantage.

L’Eucharistie nous rend l’héritage

Car ce vin devient le sang du Christ. Le fruit que l’homme présente à Dieu et le Fils que le Père donne aux hommes se rejoignent dans le même sacrement. À l’autel, il devient impossible de vouloir le don sans celui qui le donne, puisque le don est désormais le Christ lui-même ; et le recevoir, c’est nécessairement entrer en communion avec lui. C’est ce que signifie aussi le geste très discret du prêtre lorsqu’il verse un peu d’eau dans le vin : "Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité."

Dieu ne nous donne donc pas ses biens pour que nous puissions ensuite nous éloigner de lui, mais pour nous faire entrer dans sa propre joie et nous unir à lui. Baudelaire faisait chanter le vin comme une consolation offerte au déshérité ; l’Eucharistie va plus loin encore, puisqu’elle nous rend l’héritage lui-même. Les vignerons voulaient posséder l’héritage en chassant le Fils ; Dieu, au contraire, nous donne l’héritage en nous donnant son Fils, et c’est en lui qu’il nous invite à prendre part à sa joie, jusqu’au jour où nous boirons avec lui le vin nouveau dans le Royaume.

Pratique

Lectures du 27e dimanche du temps ordinaire (année A) :
Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43