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La veillée au Stade de France était-elle un cours d’histoire ?

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Crédit : Aleteia

Paul Airiau.

La mise à l’honneur des saints de France lors de la veillée au stade de France autour de Léon XIV le 25 septembre a suscité des critiques, révélant de part et d’autre l’évolution des représentations historiques dans l’Église et son ambiguïté dans le récit national. Quoiqu’on en pense, estime l’historien Paul Airiau, le catholicisme français a renoué avec sa mémoire croyante.

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Il y eut donc une veillée au Stade de France le 25 septembre, qui fit dans le spectaculaire avec des saints puis qui conclut avec une procession de reliques et de bannières. D’aucuns ont considéré que tout y faisait signe (le style, le concepteur, les acteurs…) pour justifier leur critique qu’on voulait valoriser un catholicisme para-nationaliste, ou à peu près. À la limite, si l’on pousse dans ce sens, ce fut même une revanche sur la parisienne cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Mais, à vrai dire, pour un historien, observateur un peu désabusé par profession de la scène catholique, le plus intéressant résidait dans les visibles transformations contemporaines du rapport aux saints, et donc à l’histoire.

Le culte des reliques

Faut-il le rappeler, le culte des saints a régulièrement muté depuis le début du christianisme. Assez rapidement à partir du IIIe siècle au moins, des lieux recueillant les dépouilles de saints ont été valorisés. Érection de monuments, cultes et pèlerinages s’y développent. Cela permet un marquage spatial de plus en plus conséquent, qui participe d’une christianisation qui s’approfondit.

Bientôt, les reliques sont considérées comme chargées de puissance sacrale, focalisation de la personnalité et de la volonté des saints, capables d’agir pour leur gloire en apportant des réponses concrètes aux prières des hommes ou en défendant leur honneur. Attirant les fidèles en quête de satisfactions temporelles et spirituelles, elles garantissent la prospérité et la réputation des monastères et des élites qui les collectionnent, les achètent, se les font donner, les volent, pour les installer à leur profit dans des lieux dédiés. Peu importe le degré de proximité avec les âges fondateurs du christianisme ou l’identité plus ou moins assurée, l’important est l’efficacité de la relique.

Des saints locaux aux saints nationaux

Le clergé se voulant réformé de l’époque moderne recadre cet investissement. Il atténue fortement le numineux des reliques qui les rend agissantes par elles-mêmes, et met l’accent sur l’intercession des saints, patrons bienfaisants, intermédiaires efficaces auprès de Dieu. Si tout est encore plus ou moins mêlé, cela aboutit à valoriser des saints locaux, patronaux et paroissiaux, tissant des liens spécifiques avec les habitants, alimentant un nombre important de pèlerinages à faibles distances et de fêtes tutélaires et marquant les calendriers diocésains et les décorations des églises.

Avec l’époque contemporaine, les saints se nationalisent. La romanisation liturgique marginalise voire lamine les cultes diocésains au profit des saints romains et l’histoire critique oblige à renoncer aux légendes fondatrices. Le culte des épiphanies mariales submerge vite la piété et quelques saints (Jean-Marie Vianney, Thérèse de l’Enfant-Jésus) raflent bientôt la mise des dévotions. Finalement, le stock des saints priés se réduit, au profit de ceux qui sont insérés dans une histoire sainte de la France répondant au roman national de la République.

Renouement avec la chaîne du temps

Dans les années 1950-1970, l’ensemble est éparpillé façon puzzle par le clergé réformateur voulant élever le niveau spirituel des fidèles, sapé par la crise des espérances collectives et quasiment éradiqué avec la fin de la civilisation rurale assaillie par une modernisation accélérée promue par l’État et les élites. La recomposition catholique des années 1980-2000 se réapproprie un culte des saints et des reliques à la fois assumé, modeste, national et mondialisé, réinvestissant partiellement l’efficacité sacrale et l’investissement corporel largement monopolisés par Lourdes et le charismatisme.

Vue dans cette perspective, la veillée de Saint-Denis était fort contemporaine, notamment dans sa volonté de renouer une chaîne des temps. Elle était nationale dans son spectaculaire, faisant fi des travaux historiques sur l’inanité des légendes fondatrices et l’inexistence de la France avant la fin du IXe siècle, et réinvestissant une histoire sainte de la nation tout en sélectionnant prudemment figures et périodes. Elle était partiellement diocésaine dans sa procession des reliques, laissant de côté les ancrages paroissiaux mais ne pouvant ignorer l’importance de ce qui ne relève pas de la "divine constitution de l’Église" (les saints produits par les congrégations). Elle était enfin très moderne dans son souci d’incarnation, mantra catholique passé de l’insertion collective dans "la pâte humaine" des années 1950-1970 à une forme d’investissement du sacral dans les corps vivants ou morts dans les années 1980-2000.

Les saints dans l’histoire de l’Église

C’était donc un révélateur de l’état présent du catholicisme français et de ce qu’il veut dire de lui-même, intriquant situation minoritaire nostalgique de son importance historique pourtant consolatrice voire mobilisatrice, assomption de la primauté du religieux ne pouvant cependant négliger les médiations sociales y compris politiques, et exaltation des réalités diocésaines pourtant confrontées aux dynamismes des réseaux électifs. Ainsi, c’était un fort classique rapport du catholicisme à son histoire, avec une mythologisation plus ou moins généralisée. Mais faut-il s’en étonner ? Après tout, l’exemple vient d’en haut. L’histoire de l’Église dans la formation du clergé a une place fort limitée : une heure hebdomadaire pendant chacune des six années de formation. Sa finalité est d’abord apologético-pastorale, elle survalorise la période patristique et l’époque contemporaine, et les saints y sont un résumé des relations entre Dieu et les hommes (en ignorant les processus sociaux à l’œuvre dans les canonisations). Quant à l’histoire de l’Église dans une "formation des laïcs" toujours aussi nébuleuse malgré les récurrentes incantations, elle dépend de leur bonne volonté et de celles des clercs — c’est donc dire qu’elle est plus que congrue.

Batailles culturelles

Le catholicisme français se raconte donc une histoire tout en ignorant son histoire et en éludant la question du rapport entre mémoire croyante et histoire scientifique. Mais, après tout, faut-il s’en offusquer ou le regretter ? C’est pareil ailleurs, qu’il s’agisse de la République en son école et ses célébrations ou du Puy-du-Fou (si tant est qu’il ait vraiment un propos mémoriel et historique cohérent) — il en irait de même dans un fantasmé "Puy-du-fou de gauche". Et c’est normal. Car si c’était avec de l’histoire scientifique que l’on faisait de grandes choses ensemble, cela se saurait, et les historiens seraient chefs d’État ou leaders politiques. Mais ils ne le sont pas, et ne sont même pas conseillers des princes ou des puissants, au grand dam sans doute d’un certain nombre d’entre eux. Cela ne les empêche pas de s’engager dans une "bataille culturelle" fort peu scientifique, quoi qu’ils en pensent, et dont ils surestiment l’efficacité (comme leurs adversaires déclarés ou désignés) en oubliant que tout discours est toujours filtré par le récepteur et le cadre de réception.

Bref, il y eut donc une veillée au Stade de France. Fut-elle historique ? Nul ne le sait encore, si ce n’est que ce fut sans doute, pour un temps, le plus grand rassemblement jamais réalisé en France de reliques. Ce qui n’est déjà pas si mal.