Comment défendre l’allaitement sans le réduire au droit durable à satisfaire un besoin ? L’écrivain Henri Quantin a trouvé : relire Balzac.
Déjà 33.000 signatures, nous apprend la Montagne. Plus que pour l’arrêt des massacres des chiens errants au Maroc, mais moins que contre l’enlaidissement de Paris par l’Assemblée nationale. Signerons-nous à notre tour la pétition pour instaurer "un délit d’entrave à allaitement" ? L’idée vient de femmes "humiliées, empêchées, insultées ou agressées" dans des lieux publics (Disneyland, Louvre, gare SNCF, centre commercial), sous prétexte qu’elles allaitent leur bébé. Un hashtag, inévitable équivalent numérique des autocollants d’antan, marque l’avènement d’un combat nouveau : #jaifaimjemange.
Amusant pied-de-nez
Confessons que la cause nous plaît plutôt. Non seulement elle offrirait l’occasion au catholique de rejoindre le camp des anti-Tartuffe, mais elle réveille le souvenir de tous les lieux publics où l’appel d’un nourrisson affamé s’est fait entendre, au milieu d’un groupe modérément compréhensif : les grottes de Lascaux s’en souviennent peut-être encore, à moins qu’elles n’aient été une nouvelle fois changées de lieu à cause de ça. Elles avaient pourtant été, en leur temps, le théâtre d’allaitement moins pudiques…
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Interrogée sur les raisons possibles des réactions violentes que provoque parfois l’allaitement public, la photographe bordelaise Anastasia Cailly, responsable du collectif, avance une série d’explications, dont celle-ci : "Et puis, il y a toute cette génération, les premiers baby boomers, qui n’a pas allaité parce qu’on leur disait que le biberon était la solution. Or, c’est aussi une génération qui a baigné dans l’hypersexualisation du corps féminin." "Allaiter sans entrave" contre la génération du "jouir sans entrave" ? Il y a là un amusant pied-de-nez aux championnes du biberon triomphant, emblème d’une modernité dont l’industrie devait libérer la femme de toute aliénation corporelle. Et la culture terrassait la nature ! Chassez le sein maternel, il revient au galop.
"J’ai faim je mange"
Pourtant, si compréhensible que puisse être l’agacement des mères, le slogan "j-ai-faim-je-mange" fait cailler le lait à peine sorti du sein. Car, en prétendant donner la parole au bébé, il le fait parler comme un jeune enfant mal élevé, qui estime que tout besoin crée automatiquement un droit. Il faudra bien qu’il comprenne un jour que dire "j’ai soif" ne crée à personne le devoir de lui apporter un verre d’eau. Le bébé ne parle pas, il crie : c’est même à ça qu’on le reconnaît. "Jaifaimjemange" est une logique du cri, qu’il est bon de lui faire dépasser, précisément en lui apprenant à parler. L’apprentissage de la parole ne va pas sans celui du sens de la nuance, inséparable d’une certaine maîtrise de soi. Or, il y a loin entre mourir de faim et ressentir une soudaine envie de manger. Il n’est pas mauvais qu’un Occidental gavé perçoive aussi tôt que possible cette différence. Ce n’est pas en lui donnant une tartine chaque fois qu’il dit "j’ai faim" ou un verre d’eau chaque fois qu’il dit "j’ai soif" qu’on l’y aidera.
C’est ici qu’intervient évidemment l’éducation. Cela suppose que les mères n’excusent pas éternellement leurs enfants, en déclinant sur un ton d’évidence des variantes de l’équation "il-a-faim-il-mange" : "Compte sur eux pour vider le buffet de mariage", "Les ados, ça baffre"... Une pseudo-vérité générale remplaçait-elle tout discernement éducatif, autorisait-elle toute consommation compulsive et dédouanait-t-elle en outre de toute responsabilité ? Qu’on imagine ce que donnerait le même principe dans le domaine de la sexualité et on comprendra peut-être les limites du slogan.
L’éducation à table
Le pire est que, chez bien des mères parlant de leur fils — les "pondeuses de mâles", dirait ironiquement Florence Foresti —, la chose est généralement dite d’un air complice, qui relève plus de la fierté mal placée que de la résignation devant l’échec éducatif. Vanité devant une forme de vitalité ? Jouissance par procuration d’un comportement que seul le regard des autres ou la peur des brûlures d’estomac les empêchent de pratiquer également ? Comme si la capacité à l’attente et au délai ne s’apprenait pas aussi dans notre rapport quotidien à la nourriture, comme si l’aptitude à faire attention à l’autre ne se jouait pas aussi à la table d’un banquet. À cette logique du "j’ai faim, je mange", seule la peur de l’obésité — hygiénisme oblige — semble désormais pouvoir être opposée. Tout autre critère est renvoyé à l’austérité morale d’un rabat-joie. Il est vrai que d’autres justifient le jeûne uniquement parce que ça repose l’organisme, voire que ça fait maigrir. Une religion de l’incarnation peut-elle pourtant ignorer que la manière qu’a chacun de se nourrir n’est pas sans rapport avec sa vie spirituelle ?
Enfanter, c’est nourrir
Pour défendre l’allaitement sans le réduire au droit durable à satisfaire un besoin, nul ne surpasse Balzac. Lisez la lettre 31 des Mémoires de deux jeunes mariées (dont la belle adaptation pour l’écran d’Eléonore Joncquez attend toujours un producteur) et vous trouverez notamment ce passage exaltant :
"Le petit monstre a pris mon sein et a tété : voilà le fiat lux ! J’ai soudain été mère. Voilà le bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu’elle n’aille pas sans quelques douleurs. Oh ! ma belle jalouse, combien tu apprécieras un plaisir qui n’est qu’entre nous, l’enfant et Dieu. Ce petit être ne connaît absolument que notre sein. Il n’y a pour lui que ce point brillant dans le monde, il l’aime de toutes ses forces, il ne pense qu’à cette fontaine de vie, il y vient et s’en va pour dormir, il se réveille pour y retourner. Ses lèvres ont un amour inexprimable, et, quand elles s’y collent, elles y font à la fois une douleur et un plaisir, un plaisir qui va jusqu’à la douleur, ou une douleur qui finit par un plaisir ; je ne saurais t’expliquer une sensation qui du sein rayonne en moi jusqu’aux sources de la vie, car il semble que ce soit un centre d’où partent mille rayons qui réjouissent le cœur et l’âme. Enfanter, ce n’est rien ; mais nourrir, c’est enfanter à toute heure."
Voilà une expérience qu’aucun hashtag ne saurait résumer. Y a-t-il une pétition pour faire lire Balzac dans tous les lycées ?












