N’y a-t-il "que le résultat qui compte" ? Pas si sûr, soutient le consultant en entreprise Pierre d’Elbée. Non seulement le chemin nous apprend à chercher, mais il s’inscrit davantage dans la logique de la finalité qui transcende le projet.
C’est une véritable alerte que présente Cédric Villani, médaillé Fields en 2010, lors d’une interview sur Radio Classique : "En sciences, et en mathématiques en particulier, le chemin est souvent encore plus important que le résultat lui-même." Cédric Villani n’entend pas émettre une opinion personnelle, mais une conviction partagée par la moitié des médaillés Fields actuellement en vie. Que se cache-t-il derrière une telle affirmation ?
Le chemin en mathématiques
Les mathématiciens cherchent depuis longtemps des solutions à des problèmes de haute volée, comme les "équations d’Euler" et de "Navier-Stokes". "Prenez ce problème de Navier-Stokes : OpenAI a résolu un problème ouvert depuis 90 ans." Le résultat est remarquable (même s’il est contesté et encore non validé par la communauté scientifique), mais le chemin pour y arriver n’appartient plus aux êtres humains. Avec ses collègues médaillés Fields, Cédric Villani défend le temps de la recherche, de l’analyse, de la compréhension. Il oppose les 17 heures de vérification automatisée pour Navier-Stokes aux quatre années de travail humain pour vérifier la démonstration de la conjecture de Poincaré en 2002. Il célèbre — alors qu’il était encore étudiant — "ces moments de dur labeur, ces moments de douleur, où je passais mes journées avec ma soupe et mon livre, c’était de la douleur, c’était du bonheur".
«Le temps de la recherche n’est pas un temps perdu dans l’attente du résultat, mais un temps gagné pour la construction d’un véritable savoir.»
Le temps de la recherche n’est donc pas un temps perdu dans l’attente du résultat, mais un temps gagné pour la construction d’un véritable savoir. Il passe par les méandres de l’effort, des essais et des erreurs, de la persévérance, qui aboutit (parfois !) à une solution… bien méritée. Le risque n’est donc pas seulement que l’IA trouve à notre place, mais qu’en trouvant à notre place, elle nous prive d’une partie du processus par lequel nous apprenons à chercher. Ce n’est plus seulement la production du savoir qui est en jeu, mais la formation du scientifique lui-même.
Le chemin dans le monde du travail
Ce que disent les scientifiques sur l’importance du chemin est-il propre à la science ? Peut-on l’élargir par analogie, à l’activité professionnelle ? Prenons la différence entre le contrat de moyens et le contrat de résultats. Une entreprise de service de chauffage collectif peut par exemple garantir deux prestations différentes : une visite régulière de la chaufferie de l’immeuble (contrat de moyens), une température constante d’au moins 19° pour ses habitants (contrat de résultats). Cette deuxième proposition laisse toute latitude au prestataire, pourvu que le résultat soit obtenu. La tentation majeure pour lui est de privilégier le résultat au détriment des installations, de prendre un retard considérable dans leur entretien qu’il sera difficile de rattraper… On peut voir une analogie avec ce que pointe Cédric Villani : la nécessité d’entretenir l’esprit de recherche pour développer notre capacité à penser.
Le chemin et la sagesse
Mais il y a aussi un élément de sagesse dans cette valorisation du chemin. Thomas d’Aquin affirmait pour sa part que "ce qui est premier dans l’intention est dernier dans l’exécution". Il parlait de la fin recherchée et du chemin à parcourir pour l’obtenir. Il faut d’abord faire la différence entre l’objectif et le résultat : l’objectif est ce que l’on vise, et le résultat ce que l’on obtient. Il peut y avoir un gap entre les deux : le résultat peut être "moins bon" ou "bien meilleur" que l’objectif. Indépendamment du résultat, le chemin est source de progression personnelle. "Dernier dans l’exécution" indique que nous sommes dans un temps long, en contradiction avec l’immédiateté de l’IA, et que ce temps est nécessaire à l’être humain parce qu’il correspond à notre horloge intérieure. "C’est le temps que vous passez à soigner votre fleur qui la rend précieuse", nous rappelle Antoine de Saint-Exupéry cité par Villani.
Mais ni l’objectif ni le résultat ne désignent la finalité dont parlait Thomas d’Aquin. Celle-ci transcende le projet qui se fixe des objectifs et obtient des résultats. La finalité est "ce en vue de quoi" existe un projet, sa "raison d’être". La finalité de la science n’est peut-être pas tant d’obtenir des résultats, que de comprendre le monde. L’être humain ne peut pas se laisser déposséder du chemin vers cette compréhension, sans déserter une part de son humanité. Gagner en efficacité peut conduire à perdre en intelligence…








