Aller au contenu principal

Sur fond de polémique littéraire, le magistère de la tradition créatrice

6 min de lecture
Marianne-Durano.jpg

Crédit : Aleteia

Tandis que l’écrivain Thélyson Orélien est accusé de produire de la littérature artificielle avec de l’IA, les foules françaises acclament le chef d’une institution qui fait de la tradition le meilleur rempart de notre "magnifique humanité", remarque la philosophe Marianne Durano.

Partager sur :

À l’heure où l’Église de France a accueilli le Pape dans la liesse, une tout autre polémique agite l’intelligentsia française : Thélyson Orélien, potentiel prix Goncourt 2026, et auteur du best-seller C’était ça ou mourir a-t-il eu recours à l’IA pour rédiger son roman ? Derrière la coïncidence du calendrier, ce sont en réalité deux conceptions de la parole et de l’intelligence qui s’affrontent : d’un côté, l’autorité d’une tradition transmise d’homme à homme, au risque de la répétition ; de l’autre la quête d’originalité à tout prix, au risque de l’artificialité. Rappelons que le terme "auteur" vient du latin auctor, qui signifie aussi bien "créateur" que "garant", et dont provient également le mot "autorité". L’auteur, en ce sens, est à la fois créateur et garant d’une transmission qui le précède : il fait du neuf avec de l’ancien. 

Une voix nouvelle à des mots anciens

Une telle définition, loin de condamner toute innovation, nous rappelle que nous écrivons et nous inscrivons toujours dans un monde qui nous précède, et dont nous assurons ainsi la continuité. Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne affirmait que toute œuvre était un lien tissé entre le passé et l’avenir, la condition pour qu’une société se maintienne malgré les aléas du temps. Œuvrer, c’est donner une voix nouvelle à des mots anciens, une forme neuve à une matière donnée, un visage unique à une réalité universellement partagée. Chaque parole du Magistère incarne parfaitement ce paradoxe de l’auctoritas : jamais vraiment neuve, mais toujours renouvelée, garantie par une tradition séculaire qui lui donne sa solidité face aux modes et aux polémiques de l’époque.

Tandis que l’Église fait du neuf avec de l’ancien, l’intelligence artificielle fait exactement le contraire : elle écrit du vieux avec du neuf. Tout en prétendant innover, incarner l’avenir du langage et de la création, l’IA ne fait que recycler les écrits qui l’ont précédée. L’auteur à la mode, qui prétend à l’originalité tout en "boostant sa créativité grâce à ChatGPT", ne fait en réalité que se conformer à une parole anonyme, automatique, et terriblement prévisible. 

Tombés dans le panneau

Je me souviens d’un livre que j’avais acheté pour la blague quand je préparais l’agrégation. Il s’intitulait : Comment parler des livres qu’on n’a pas lu ? On y trouvait des astuces telles que : "X est à la littérature, ce que Y est à la musique" ou encore "X, c’est comme Y, mais avec plus de A et moins de B". Ce qui donne des affirmations telles que "Proust est à la littérature ce que Chopin est à la musique", ou encore "Proust, c’est Gide, mais avec plus de goût et moins de sens". Ça ne veut rien dire, mais ça fait toujours son petit effet. 

L’ironie, dans l’histoire, c’est que la tradition, qui nous semblait jusqu’ici affreusement anonyme et ennuyeuse, risque de redorer son blason au soleil de ce genre de polémiques.

C’est à peu près le genre d’astuces qui ont valu à Thélyson Orélien d’être encensé par la critique littéraire. Certains se sont ainsi extasiés d’une phrase aussi plate que : "Le Brésil, c’est comme l’Amérique, mais avec plus de cul et moins de fusil." Le plus gênant, dans l’affaire Thélyson Orélien, ce n’est pas que ce dernier ait utilisé l’IA pour écrire, c’est que tous les spécialistes autorisés de la littérature — éditeurs, critiques et écrivains — soient tombés dans le panneau, révélant ainsi que nos goûts sont tellement formatés qu’une machine sans âme les imite sans peine, quand nous ne nous retrouvons pas nous-mêmes à écrire comme une machine.

L’arme de la tradition

L’ironie, dans l’histoire, c’est que la tradition, qui nous semblait jusqu’ici affreusement anonyme et ennuyeuse, risque de redorer son blason au soleil de ce genre de polémiques. Au moins, avec elle, on est sûr d’avoir affaire à de l’humain, et si elle manque parfois d’originalité, c’est en vertu d’une transmission assumée, et non d’un pillage automatisé. Dans Orthodoxie, Chesterton définissait ainsi la tradition comme "la démocratie des morts", une manière de leur donner voix au chapitre par-delà les siècles. L’IA, au contraire, est une expropriation des morts, une manière de voler les mots du passé pour mieux tromper le présent. Et il ne s’agit pas ici seulement d’une métaphore : Anthropic a ainsi été accusé d’avoir détruit et numérisé près de deux millions de livres anciens pour nourrir son modèle Claude. 

À l’heure où l’IA s’approprie sans vergogne toute parole humaine pour la remâcher en prétendant innover, la tradition est peut-être notre meilleure arme pour lutter contre ce pillage. Elle rend hommage aux humains qui nous ont précédés — là où l’IA les dépouille pour mieux nous humilier — et garantit une continuité bienfaisante dans le chaos qu’est devenu notre monde — là où l’IA évolue plus vite que nos capacités à la comprendre. Nous avons besoin d’une institution qui se porte garante de notre "magnifique humanité", d’une parole incarnée et vivante, d’une histoire longue et pleine de sens. Cette institution, c’est l’Église catholique. C’est peut-être ce désir qui a poussé des millions de Français, ce week-end à accueillir à bras ouverts un pape dont le nom est en soi un hommage à la tradition qu’il incarne.