Le voyage apostolique de Léon XIV fin septembre contenait aussi de nombreux messages à résonance politique. Pour l’essayiste Jérôme Fehrenbach, inspecteur général des finances, auteur de "La République épuisée" (L’Artilleur), les chrétiens ont un rôle à jouer dans le renouvellement d’une nation éprouvée par le vide de sens de l’action publique.
Liesse, ferveur et plénitude : telles sont les impressions dominantes qu’inspire l’enchaînement naturel et méticuleux des étapes de la visite pontificale. L’enthousiasme de la marée humaine aux Champs-Élysées a été maintes fois commenté en quelques jours. Les plus anciens se rappellent la Libération, la manifestation de soutien à De Gaulle en 1968, leurs pères avaient connu le défilé de la victoire en novembre 1919. Ce mouvement était bien celui de la nation tout entière, telle que nous la définit Joseph de Maistre, qui mêle dans le creuset d’une histoire et d’un même territoire, à la source d’une identique communion, les morts, les vivants, et les êtres à venir.
Un immense désir de vérité
Mais il y eut partout au cours de ces journées faites de densité et d’équilibre bien davantage qu’une vaste confluence. Ce fut le jaillissement d’un élan, né d’une aspiration immense à la Vérité, à la Vérité retrouvée. Car Léon XIV, dans son éclatante modestie, brille pour et par la splendeur de la Vérité. Cette foule avait l’énergie de ressorts trop longtemps comprimés, ceux de l’affirmation de la foi dans l’espace public. Cette foule était-elle en proie à l’ivresse ? Rien n’est moins sûr. Par-delà les démonstrations de joie, c’est un sentiment de gravité qui irriguait le rassemblement de la Concorde. Car il a eu lieu à la veille d’échéances électorales de 2027 au mieux présentées par les candidats comme un virage technicien dans l’urgence économico-planétaire, au pire comme une simple conquête du pouvoir pour une "alternance" supposée des partis — mais pas forcément des mœurs politiques. Et ce décalage entre l’intensité des enjeux et la faiblesse des programmes et des promesses inquiète.
Bien involontairement, par un contraste extraordinaire et involontaire, le Saint père met à nu la misère de la République, incapable de rassembler, incapable de réunir, devenue une sorte de figuier stérile de l’évangile.
Certains ont vu dans la messe célébrée place de la Concorde, à une cinquantaine de mètres de l’emplacement de la guillotine, le rachat de l’exécution des 1.100 décapités de la Terreur à cet endroit, un sacrifice pour la réparation de tous les dérapages idéologiques des partisans d’une fausse émancipation. Mais le Pape nous invite-t-il à une simple "concorde", celle dont on a rebaptisé en 1795 cette place abreuvée du sang de tant d’innocents de tous âges et conditions ? On pense aussi au forum de la Paix, voulu dans Rome par Vespasien après la guerre civile de 68-69, avec en son centre son temple de la concorde. Un immense désir de vérité. Mais Vespasien et son fils avaient été les massacreurs sans miséricorde de la révolte juive de l'an 66. Ce n’est évidemment pas à cette paix romaine des Flaviens ni à cette paix civile réparatrice des Thermidoriens que nous invite le Pape.
Multiples résonances politiques
Son voyage apostolique aux messages à résonance politique multiples n’est pas, à l’évidence un voyage politique, même si, expressément, le pape a coché toutes les « cases » des maux actuels de la relation complexe et délétère entre la République et les religions, posé des limites et proposé des remèdes — école catholique, euthanasie, place des catholiques dans la société, laïcité... C’est bien un voyage apostolique, pour mettre ou remettre le Christ au centre, et nous fortifier à la source de sa grâce. Mais, en creux, par-delà même ces paroles douces et incisives, ce voyage a une portée politique considérable, dans le double contexte de la désolation financière de la France, et de la campagne électorale pour les élections de 2027. Au moins deux points de jonction entre catholicisme et politique se dégagent pour les fidèles de bonne volonté désireux de concourir au bonheur et au salut d’une nation éprouvée par tant de flottements.
L’urgence de la fraternité
Le premier est l’urgence de la fraternité. La visite pontificale ne nous invite pas à une concorde de façade, mais à faire ressurgir la fraternité dans toutes ses formes, l’une des valeurs cardinales de la République, abîmée, amoindrie, affadie à mesure que se développaient depuis 100 ans l’État-providence et ses satellites. Cet appel à l’engagement ou à la vocation est un appel à restaurer la gratuité. Les finances publiques frôlent la banqueroute, le déficit n’est pas de 5% (du PIB, sous-entendu pudique), mais, pour le seul État, de plus de 40% de ses recettes. En 2026 l’État emprunte sur les marchés de capitaux presque autant qu’il collecte de recettes fiscales pour son compte. Tous les calculs, sophistiqués ou de coin de table, désignent une évidence : nous ne sortirons pas de l’impasse dangereuse des finances de la nation sans un puissant recours à la générosité, au bénévolat, à la gratuité du temps donné. Il faut réinventer urgemment un modèle de fraternité, et non triturer un espace de concorde budgétaire artificielle et surtout éphémère.
Le christianisme n’est pas mort. Il déborde d’une énergie latente que les rassemblements des derniers jours laissent seulement entrevoir. Les politiques vont devoir faire avec.
Le second est l’urgence du retour aux racines chrétiennes face au vide sidérant de la République. Bien involontairement, par un contraste extraordinaire et involontaire, le Saint père met à nu la misère de la République, incapable de rassembler, incapable de réunir, devenue une sorte de figuier stérile de l’évangile, devenu fragile jusque, semble-t-il, dans la maîtrise du protocole. Le vide des institutions, le vide de sens de l’action publique comme de l’inertie publique s’imposent aux regards comme une évidence pourpre, aveuglante. Le chantier des institutions est majeur. Il est un défi pour les gouvernants de l’après-2027, mais aussi pour tous les Français. Les racines chrétiennes, si fécondes, si structurantes pour toute la société, ne peuvent continuer d’être refoulées au nom d’une laïcité de censure.
Un défi à l’intelligence et au courage
Le christianisme n’est pas mort. Il déborde d’une énergie latente que les rassemblements des derniers jours laissent seulement entrevoir. Les politiques vont devoir faire avec. Le christianisme ne se détourne pas des enjeux de la vie collective comme l’a rappelé le Saint Père citant Emmanuel Macron aux Bernardins. Mais les fidèles vont devoir aussi se mobiliser. Et c’est ici un défi à l’intelligence et au courage. Les nôtres. Il va falloir se mobiliser, mais sans quitter des yeux ce précepte de l’apôtre Pierre, rendre témoignage de notre foi, sans doute avec fermeté, mais "avec douceur et respect, en toute bonne conscience, afin que, sur le point même où l’on vous interpelle — voire calomnie — soient confondus ceux qui décrient votre bonne conduite dans le Christ" (1P 3, 15-16). Il va falloir inventer, sans se départir de cette modestie que doit inspirer Léon XIV, de nouveaux modes d’action publique et de gouvernement. Les catholiques doivent se mettre au travail, et réinvestir le champ du politique. Dans la prière et dans l’action. La visite du pape emporte une exigence : il y avait un "avant", il doit y avoir un "après". Nous sommes les dépositaires de cette silencieuse injonction.












