Le succès ou l’échec de la visite du Pape en France fin septembre sera moins dans les statistiques des prochaines semaines, analyse le père Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux, que dans notre capacité à prendre au sérieux ce qu’il nous a demandé. La graine est semée, voici le temps de l’enracinement.
À peine Léon XIV rentré à Rome, chacun semble déjà vouloir dresser le bilan de son voyage en France. Mais comment mesure-t-on le succès d’un voyage apostolique ? Déjà, deux camps se font face dans les médias. Les uns, triomphalistes, à cause des foules rassemblées, proclament le retour de la France chrétienne éternelle ; les autres, inquiets, voient dans cet événement le bruit des bottes et le retour du fascisme parce que certains ont eu l’outrecuidance de se confesser sur les Champs-Élysées. Ceux qui portent une voix plus nuancée ont un peu de mal à se faire entendre.
Un moment privilégié
Ne boudons pas notre plaisir et notre joie. Il faut reconnaître la réalité de ce qui a été vécu. Des foules nombreuses se sont assemblées pour suivre le Pape, l’écouter, prier avec lui. Une vraie joie communicative s’est emparée de beaucoup de personnes, chrétiennes ou non, qui ont communié dans la joie de cet événement. Dans notre réalité ecclésiale marquée par diverses crises, nous avons eu la joie de voir une Église jeune, fervente, talentueuse, soucieuse du beau, du vrai et du bien. Et il est certain que des personnes ont été touchées par ces images et ces paroles et que ce sera pour elles l’occasion d’une conversion.
Mais il nous faut quand même raison garder. Dimanche prochain, l’assemblée de nos églises n’aura pas beaucoup bougé, les politiques présents à la messe place de la Concorde ne vont pas modifier leur programme et les divisions ecclésiales, politiques et sociales ne vont pas disparaître. Ce que nous avons vécu, ce n’est pas le début de la reconquista catholique de la France — que cette perspective nous réjouisse ou nous angoisse — mais plutôt un kairos, un moment privilégié, un instant où quelque chose du Royaume de Dieu s’est rendu visible. Au milieu des tribulations du monde, dans un monde qui ne cesse d’être ravagé par le mal, nous avons entrevu un éclat de la victoire finale que le Christ nous a acquise et que nous attendons encore.
L’éloge des petits pas
Dans l’Évangile, Jésus introduit toutes les paraboles par la parabole du semeur (Mt 13, 1-23) : "Voici que le semeur est sorti pour semer", et la semence, c’est la Parole de Dieu qui tombe en terre et disparaît. Elle exige du temps, du soin, de la profondeur, de la persévérance, une bonne terre pour l’accueillir. La réussite véritable du voyage apostolique est donc tout entière dépendante de cette réalité : qu’allons-nous faire de ce qui a été semé au cours de ces quatre jours ?
«Faites l’unité dans la divergence de vos sensibilités»
Retournons aux paroles que le Pape nous a adressées. À plusieurs reprises, il a fait l’éloge du temps long, des petits pas, de la construction dans la durée, de l’enracinement, et il nous a laissé des instructions concrètes : Convertissez-vous ! Priez, en particulier pour la paix ; faites l’unité dans la divergence de vos sensibilités ; servez les pauvres ; respectez la dignité inaliénable de la personne humaine ; désarmez les paroles et les cœurs ; transmettez la foi ; célébrez avec soin la liturgie. C’est là que se jouera le succès ou l’échec de la visite du Pape : moins dans les statistiques des prochaines semaines que dans notre capacité à prendre au sérieux ce qu’il nous a demandé.
Le temps de l’enracinement
La foule des Champs-Élysées est rentrée chez elle, le podium de la Concorde va bientôt disparaître pour laisser place à celui de la fashion week, le sanctuaire de Lourdes retrouvera le rythme ordinaire de ses pèlerinages. Le retour à la normale s’impose à nous, dans notre travail, dans les médias, dans nos paroisses. Mais quelque chose a été semé et demeure encore caché. Comme Pierre au jour de la Transfiguration, nous pourrions être tentés de dresser des tentes pour prolonger encore un peu l’instant : conserver les images, compter les foules, regretter déjà ces quelques jours où l’Église en France nous est apparue si jeune, si joyeuse et si fervente. Mais il faut redescendre de la montagne. C’est en bas que nous attendent de nouveau le monde tel qu’il est, nos divisions, nos pauvretés, nos paroisses ordinaires et tous ceux que le Pape nous a demandé de servir.
Le temps de la liesse s’achève donc, mais pas celui de la grâce. Commence maintenant le temps du travail et de la persévérance, celui où l’enthousiasme doit devenir fidélité. La graine est tombée en terre : voici le temps de l’enracinement. Quant au temps des fruits, il viendra un jour.











