Le pape Léon XIV n’est pas venu sermonner les catholiques de France, note l’essayiste Jean Duchesne, mais rappeler — en quatre vérités profondément spirituelles — que la foi est avant tout affaire d’intériorité.
Le voyage du Pape en France est un incontestable succès. Les foules sont là. Les notables aussi, de Bally Bagayoko (à Saint-Denis) à Marine Le Pen (place de la Concorde). La couverture médiatique est à la hauteur de l’événement. Et pourtant, les commentateurs n’ont rien de si croustillant à se mettre sous la dent : pas d’apostrophe qui décoiffe, même si (à Lourdes) la réprobation de mesures votées dans les domaines des débuts et fin de vie a été nette et vigoureuse : "Ce qui est légal n'est pas nécessairement moral." Mais c’était prévisible et attendu, de même que le plaidoyer pour une "paix désarmée", la liberté religieuse (y compris dans l’enseignement), le pluralisme politique, la solidarité envers les victimes de toutes sortes et l’inquiétude face aux multiples risques dus aux progrès technologiques (dont l’intelligence artificielle). Alors pourquoi Léon XIV fait-il mouche et touche-t-il si juste ?
L’engagement intime de la foi
On ne peut pas dire qu’il impose sans effort, à l’instar de saint Jean Paul II, une autorité de tribun, qu’il surmonte comme Benoît XVI une timidité naturelle, ni qu’il joue à l’exemple de François sur une alternance d’austère simplicité et rondeurs joviales. Son originalité vient plutôt de l’accent mis sur un aspect que ses prédécesseurs ne négligeaient bien sûr pas, mais qui, chez lui, prend une place décisive : c’est la dimension individuelle, personnelle, intime même de la foi, à un niveau d’intériorité où rien d’extérieur ne peut altérer la vérité. Un passage de l’allocution à l’Élysée peu après son arrivée le vendredi 25 septembre est significatif :
Je constate parfois avec préoccupation les dérives actuelles des sociétés qui risquent de détourner la science et la technologie en entreprises lucratives favorisant les manipulations génétiques, la gestation pour autrui, l’achat d’organes ou l’offre d’une mort programmée. N’oublions pas que le respect mutuel et la protection de la vie de toute personne humaine est une responsabilité de chacun et de tous, qui commence par une conversion de l’intelligence et du cœur, et qui nécessite un engagement réel et désintéressé envers nos frères et sœurs.
Les motivations profondes de la vie chrétienne
On ne peut guère faire plus clairement comprendre que l’appartenance à l’Église ne consiste pas en l’adhésion à un corpus doctrinal, d’où découlent des obligations rituelles d’un côté et morales de l’autre, ce qui conduit à faire reconnaître la place du christianisme dans la société et la culture. Car ce qui compte est la "conversion de l’intelligence et du cœur", donc la motivation profonde de l’accomplissement des obligations formellement religieuses et (inséparablement, faute de quoi les observances son vaines) des devoirs de rectitude dans la vie privée et de service concret du "prochain" — c’est-à-dire non seulement les proches mais encore tous ceux que l’on croise et dont le sort émeut "jusqu’au fond des entrailles", selon la formule biblique reprise par le Christ dans la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 33).
Dans son homélie de samedi à la messe place de la Concorde, Léon XIV a précisé sa pensée sans aller chercher bien loin. En commentant tout simplement le court évangile choisi (Jn 7, 37-39), qui faisait écho à la première lecture (Ez 47, 1-12), il a rappelé que l’eau qui sort du côté — du Cœur — du Christ (Jn 19, 34) étanche toute soif, autrement dit comble les aspirations humaines les plus intenses et les plus irrépressibles — que peuvent tromper mais non satisfaire toutes les séductions de ce monde où la mort sévit toujours.
La relation personnelle avec Dieu
On peut retenir de ce relativement bref sermon quatre vérités qui demeureront et qui pourraient constituer comme une catéchèse pour au moins le deuxième quart du XXIe siècle. Non parce que c’étaient des nouveautés ou du sensationnel. Mais parce que le pape a en quelque sorte fait prendre-là conscience à ceux qui l’écoutaient (ou qui liront le texte qu’il a prononcé) de réalités dans lesquelles ils baignent et dont l’éclat se trouve ravivé.
La première de ces vérités est donc que "l’être humain est fondamentalement un être de désir et [que] seul Dieu peut combler le vide intérieur". Ce n’est pas une pétition de pur principe, car il s’ensuit que le chrétien se définit non par son enrôlement dans une organisation sociale, mais par une relation personnelle et même singulière avec Dieu. L’institution ecclésiale n’est qu’une médiation ou un moyen (certes utile, voire nécessaire) et une retombée, pour tout en même temps découvrir le Christ, recevoir et partager ses dons, et les offrir au dehors. Mais le christianisme naît et grandit dans l’intériorité et non au niveau socio-culturel.
Partager et transmettre pour recevoir
La deuxième vérité, qui procède de la première, est que le Christ "connaît chacun et chacune de nous par son nom", sans que "rien ne lui échappe de nos secrets, de nos intentions, de nos faiblesses". La foi consiste donc à vivre "sous le regard du Christ", et donc à se laisser confronter à la vérité non pas sur le monde ou sur tout ce qui existe, mais sur soi-même. Ce n’est cependant pas un jugement, car cette vérité rend non pas infaillible (loin de là !), mais disponible et en tout cas capable de dépasser ses propres limites : pasteur attentif et patient, le Christ envoie son Esprit qui oriente, guide, soutient et redresse, à la fois directement et toujours (finalement) par le canal de son Église où son Corps s’agrège déjà dans l’attente de son retour.
«En dépit de l’engagement personnel qu’elle exige, la vie de foi ne peut se résumer en un huis clos avec Dieu.»
D’où une troisième vérité : c’est qu’en dépit de l’engagement personnel qu’elle exige, la vie de foi ne peut se résumer en un huis clos avec Dieu : "Ne gardez pas cette foi en Jésus-Christ pour vous-mêmes, mais laissez-la déborder pour abreuver et combler les personnes que vous rencontrez. Il vous revient d’apporter l’espérance là où règnent le découragement et la sécheresse spirituelle." La leçon est ici que les dons de Dieu ne sont reçus que s’ils sont transmis. La vie a en Dieu sa plénitude en ce qu’elle se donne sans avoir besoin de retour et s’épanouit sans rien perdre. La garder en se l’appropriant revient à la dénaturer, l’étouffer, l’anéantir. Y avoir part suppose au contraire de s’offrir comme le Donateur, avec son aide. La vie chrétienne la plus humble a cette dimension mystique, à l’imitation du Christ (Jn 10, 17).
Qu’on le veuille et le sache ou non, la foi n’est jamais vaine
La quatrième vérité pointée par Léon XIV est une généralisation de la troisième, et est peut-être la plus encourageante, même si elle est peu perçue. C’est que, si les grands saints du passé restent des modèles inspirants, les croyants n’attendent pas d’égaler l’héroïcité de leurs vertus pour se mettre à agir et témoigner. De fait, a dit le pape, "encore aujourd'hui, ils sont nombreux dans notre société, nos paroisses, nos différentes activités, ceux qui continuent à s'engager en faveur de la vie, de la famille, de la vérité, de la paix, de la fraternité, de la justice". On est ici bien loin des querelles de sacristie qui divisent l’Église, des "affaires" qui la défigurent, des réponses que requiert l’agressivité laïcarde et de la sécularisation galopante. Léon XIV montre que tout se joue sur le terrain, où les croyants, à travers leur diversité, malgré leurs insuffisances, hors du champ des radars médiatiques et sociologiques, accueillent et aident autour d’eux, entraînés dans une invincible dynamique plurimillénaire que n’explique aucun mécanisme naturel et qu’aucune hostilité ou indifférence ne saurait tarir.
Ce sont là les quatre vérités dont le pape s’est fait le héraut. On l’a écouté parce que, même si l’on a du mal à se laisser aimer par Dieu, on sent bien que cet homme-là, qui est son "vicaire", "parle vrai" — ne cherche pas à vendre ni à acheter quoi ni qui que ce soit. Il reste seulement à voir ce qui germera dans le sol qu’il a labouré et arrosé afin qu’y restent fécondes les graines semées depuis si longtemps.
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