Que restera-t-il de la visite triomphale de Léon XIV en France ? Pour l’écrivain Michel Cool, la venue du pape est pour les catholiques français un cadeau à saisir pour devenir davantage ce qu’ils doivent être dans le monde bouleversé d’aujourd’hui.
À peine le pape Léon XIV a-t-il quitté le sol de France que déjà une question se pose à nous, les catholiques, qui nous pressons sur son passage, ou le suivons assidûment sur nos écrans : que ferons-nous de sa visite ? Une parenthèse secourable dans une actualité maussade et préoccupante ? Un cri, "on y était !", galvanisant et réconfortant ? Ou bien, provoquera-t-elle en nous un déclic transformateur nous poussant à l’optimisme lucide, et à "aller de l’avant" ?
Un laboratoire pastoral
Le président de la Conférence épiscopale, le cardinal Jean-Marc Aveline, avait parlé de ce voyage comme d’un « cadeau ». Cette métaphore plaisante de l’archevêque de Marseille mérite de s’y arrêter. Cette visite papale est la douzième en France depuis 46 ans. C’est-à-dire, en à peine un demi-siècle. Notre compteur — excepté celui de l’Italie — affiche ce chiffre record comparé à ceux de la Pologne (11 visites), de l’Espagne (9), du Portugal (6) et de la Belgique et de l’Allemagne (3). Autant dire que le qualificatif d’« historique » ajouté au voyage apostolique de Léon XIV, ici ou là, paraît excessif sur un plan proprement chronologique. La vérité objective est que nous autres Français, nous avons été plutôt « gâtés » par les évêques de Rome venus souvent nous voir. Si donc ce voyage est comparable à un cadeau, il a, compte-tenu de ce passé avantageux, l’allure d’un bonus.
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Pourquoi y a-t-il eu cette série de visites papales en France ces cinq dernières décennies ? On se souvient de l’exhortation célèbre de Jean Paul II lancée le 1er juin 1980 au Bourget : "France, fille aînée de l’Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?" Un observateur avait commenté : le pape polonais est venu "siffler la fin de la récréation". Sous-entendu, il dit "stop" aux années d’effervescence et de contestation postconciliaires. Son pontificat acta un recadrage doctrinal et moral, une remise en ordre dans la hiérarchie et la discipline ecclésiastique, interrompant une décennie d’expérimentations et de libertés d’interprétation plus ou moins probantes. L’Église de France qui avait co-piloté, pour ainsi dire, le concile Vatican II (1962-1965), servit dès lors pour Rome de laboratoire pastoral de premier choix ; celui de la « nouvelle évangélisation » censée reconquérir les territoires perdus par le catholicisme, en propulsant des générations de fidèles galvanisés par l’appel mobilisateur d’un pape médiatique, sémitophile et anticommuniste : "N’ayez pas peur !" Son bras droit devenu son successeur, Benoît XVI, a continué sur la même lancée, insistant sur la fidélité de la France et, par extension, de l’Europe, à leurs racines chrétiennes.
Des Européens vulnérables
Est-ce la conséquence de leurs origines extra-européennes ? Il apparaît ainsi que les papes François et Léon n’insistent pas autant que leurs prédécesseurs immédiats sur l’héritage spirituel des pays de vieille chrétienté. Ils sont manifestement plus préoccupés, comme l’attestent leurs enseignements par rapport à la sauvegarde de la planète et à l’essor de l’IA, par l’actualisation du message et du témoignage catholiques dans une société qui, semblent-ils l’admettre, continue de se séculariser mais a soif de sens, de spiritualité et d’idéal. Les dernières statistiques leur donnent raison sur ce point : avec 5,5% de la population se disant « pratiquants » (soit 3 millions sur 69 millions de Français), le catholicisme reste la première religion du pays. Mais les sans-religion représentent environ un Français sur deux et leur nombre est en progression constante.
Eu égard à ce contexte et au déplacement du centre de gravité démographique et culturel du catholicisme du nord vers le sud du globe, François et Léon ont aussi probablement acquis une conscience accrue de l’universalité de l’Église et donc de la responsabilité universelle de leur mission. Quitte à laisser se répandre chez les fidèles européens un sentiment d’incompréhension et d’abandon venant renforcer leur vulnérabilité. "Savoir si l’Europe est encore chrétienne n’est plus le problème de l’Église, c’est celui des Européens qui préfèrent ne pas tirer les conséquences d’une éventuelle réponse à la question", remarque le sociologue Olivier Roy dans l’une des éclairantes contributions au dossier spécial du dernier numéro de la revue Esprit, consacré sous la houlette de Jean-Louis Schlegel, à "L’Église de Léon XIV".
Ce qui subsistera
Il ressort de cette exploration variée et approfondie un paysage très contrasté du catholicisme contemporain : d’un côté, une papauté ayant retrouvé audience et crédibilité dans l’agora mondiale en suppléant à une sorte de déroute éthique de la gouvernance internationale ; de l’autre, une base catholique éclatée et sujette à une pénurie chronique, à des divisions souvent picrocholines et à une anxiété suscitée par une marginalisation sociale et culturelle la mettant en permanence sur le qui-vive. L’intérêt du voyage de Léon XIV en France, de son étape européenne à Metz en particulier, sera d’évaluer quelle réception auront ses gestes et ses paroles dans l’archipel catholique français, où cohabitent plus ou moins aisément, traditionnalistes, identitaires, néo-catéchumènes, ultra-marins et immigrés, les quatre pôles du renouveau catholique identifiés par Olivier Roy. Comment les uns et les autres percevront-ils cette visite ? La recevront-ils tous comme un "cadeau" ?
"La véritable réussite du voyage ne se mesurera donc pas seulement au nombre de personnes rassemblées ni à l’audience des retransmissions, écrit le chercheur en sciences de l’information Richard Amalvy dans La Nouvelle Revue politique. Elle dépendra de ce qui subsistera après le départ de Léon XIV : des paroles reprises, des images mémorisées, des communautés remobilisées, des blessures reconnues, peut-être des engagements nouveaux. L’événement n’aura de portée que s’il devient mémoire et transformation." En suivant cette idée et en reprenant la métaphore du cardinal Aveline, on pourrait dire que l’enjeu de cette visite pastorale ressemble au comportement du récipiendaire d’un cadeau : soit, il le déballe avec empressement pour en jouir tout de suite, mais pour le ranger, aussitôt après, au fond d’un tiroir ; soit, il l’ouvre en prenant son temps pour le découvrir, s’en servir et en faire profiter largement autour de lui.
Un appel à se transformer
Cette capacité de réceptivité vaut bien sûr dans les deux sens : on peut raisonnablement penser que le pape Léon tirera lui aussi des enseignements de ce qu’il aura vu et entendu durant son séjour dans notre pays. Peut-être orienteront-ils ses premières décisions importantes pour l’Église en France : la nomination d’un successeur à Mgr Laurent Ulrich, atteint par la limite d’âge, à l’archevêché de Paris, et celle d’un nouveau nonce apostolique dans un contexte politique français en pointillé, marqué par l’incertitude. « Le véritable cadeau est celui qui enrichit en même temps celui qui donne et celui qui reçoit » écrivait un Nobel français de littérature, épris d'idéal et de vérité, Romain Rolland...
Le vrai cadeau n’est peut-être pas, au fond, la présence du pape parmi nous, même si elle témoigne de sa curiosité et de sa sympathie réelle pour notre pays et en particulier pour le phénomène des nouveaux catéchumènes. Leur hausse inattendue a motivé la tenue inédite en France d’une Assemblée ecclésiale provinciale. Cette initiative des diocèses franciliens n’est pas pour déplaire à ce pape ayant fait de la synodalité une priorité de son pontificat. Sa visite est donc sûrement un moment de grâce nous rappelant qui nous sommes. Elle est un cadeau à saisir. Mais cette visite est aussi une incitation à devenir davantage ce que nous devrions être dans le monde bouleversé d’aujourd’hui. Le vrai cadeau est peut-être ce que nous pourrions accomplir après le départ du pape : cultiver la mémoire d’un temps de grâce. Et répondre à un appel à nous transformer, à nous convertir ; à être utile à vivre et à louer.













