Aller au contenu principal

Dans la Moselle qui accueille Léon XIV, les traces de la guerre et de la réconciliation

8 min de lecture
"Les jeunes, les exclus, les fidèles, les malades : tous seront rencontrés et, finalement, emmenés spirituellement vers ce qui sera l’aboutissement de ce voyage, la ville de Metz", commente le père Benoist de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille.

Crédit : GISSELBRECHT | Wikipédia - Domaine public

"Les jeunes, les exclus, les fidèles, les malades : tous seront rencontrés et, finalement, emmenés spirituellement vers ce qui sera l’aboutissement de ce voyage, la ville de Metz", commente le père Benoist de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille.

Déchirée par trois guerres entre la France et l’Allemagne, la Moselle où se rend Léon XIV ce 28 septembre, est aussi la terre où furent jetées les bases de la réconciliation. Reportage dans trois lieux emblématiques.

Partager sur :

L’épisode est révélateur. Sur un pignon de la gare de Metz, construite par l’empereur Guillaume II en 1905, trône la statue de Roland, le neveu de Charlemagne. Trois fois dans l’histoire, sa tête a été changée. La première fois, quand la ville de Metz devient allemande après la défaite de 1870, on lui donne les traits d’un maréchal prussien. En 1919, quand l’Alsace et la Lorraine reviennent à la France, Roland devient un guerrier gaulois moustachu dont le bouclier porte la croix de Lorraine. Mais après la débâcle de 1940, la tête du militaire allemand reprend sa place et les armes de la ville de Metz sont gravées sur son écu. Cette petite querelle symbolique illustre combien les Mosellans, et les Alsaciens avec eux, furent malmenés entre 1870 et 1945. "Ma belle-mère a changé cinq fois de passeport pendant cette période", se souvient Svetlana, guide de l’office de tourisme et habitante de Metz.

Metz, témoin des déchirures

La ville de Metz porte les traces de cette histoire mouvementée. Dans la vieille ville qui date du Moyen-Âge, s’élève la cathédrale construite entre 1220 et 1522. Sa nef de 42 mètres de haut en fait l’une des plus hautes de France après Beauvais et Amiens. Dans le chœur, un mobilier liturgique contemporain met en valeur la cathèdre carolingienne en pierre, sur laquelle siègent les papes en visite : Jean Paul II en 1988 et Léon XIV ce 28 septembre en 2026.

Dans ce quartier animé et semé de places qui se remplissaient au gré des foires et des marchés du Moyen-Âge, il est difficile d’imaginer qu’il connût l’insalubrité après la guerre de 1870. Pourtant, quand la ville devient allemande, un très grand nombre de patriotes abandonnent leurs maisons et leurs biens pour passer en France. Les familles sont déchirées entre ceux qui partent et ceux qui restent et doivent travailler avec l’occupant. Les jeunes gens étant moins nombreux, les mariages mixtes se multiplient, des fonctionnaires et des familles allemandes s’installent dans la ville, tant et si bien qu’en 1905, seulement 21 % de la population parle français. Mais un fort ressentiment demeure.

L'avenue Foch est l'une des grandes artères de la ville. Robert Schuman y avait son bureau.

Quand Guillaume II entreprend la construction du quartier impérial, la guerre n’est pas une lointaine hypothèse. Il imagine une gare capable de faire transiter le charbon et le fer produits en Lorraine mais aussi un grand nombre de troupes et de matériel. Les avenues sont larges pour faciliter les circulations militaires. "À la veille de la Première Guerre mondiale, 25.000 soldats sont stationnés à Metz, explique Svetlana. Ils doivent pouvoir partir en 24 heures."

En 1918, l’Alsace et la Lorraine reviennent dans le giron français. C’est au tour des Allemands d’être expulsés. "Les Français purgent l’Alsace et la Lorraine de tout ce qui est un peu allemand", explique Claude Poesy, président de l’association Amifort Veckring qui gère et valorise l’un des plus gros ouvrages de la ligne Maginot au nord de Metz. Mais la paix n’a pas été établie sur des bases solides. La guerre couve. On se prépare à un nouveau conflit.

Le Hackenberg, une gigantesque forteresse enterrée sur la Ligne Maginot

La ligne Maginot est construite dès les années 1930. Ce rempart de fortifications édifié le long de la frontière sert "à retarder l’ennemi pour avoir le temps de mobiliser les Français dans le calme et à pallier le manque de soldats, décimés pendant la Première guerre mondiale", indique Claude Poesy.

L'entrée du Hackenberg.

De l’extérieur, difficile de déceler la gigantesque forteresse souterraine qui se cache sous la colline dominée par une paisible chapelle. Là, 10 km de galeries parcourues par un train électrique encore en fonction desservent les caves à munitions, les postes de tirs, la centrale électrique et la caserne où étaient cantonnés 1.200 soldats. La visite est fascinante : les machines et les tourelles d’artillerie sont maintenues en état de marche par une association de passionnés. On imagine sans peine cette fourmilière bruyante parée à toute attaque. La ligne Maginot remplit son objectif puisque l’armée allemande la contourne pour envahir le nord de la France. En 1940, les troupes du Hackenberg se défendent mais doivent se rendre, sur ordre du commandement français. L’occupation allemande recommence, encore plus dure.

Pourquoi visiter le Hackenberg ? "Churchill disait : "Tout peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre", pointe le président de l’association. Jusqu’en 2022, nous étions considérés comme des vieux qui racontaient des histoires d’un autre temps. Maintenant, on nous écoute car nous sommes dans une autre Drôle de guerre : le Donbass d’aujourd’hui, c’est l’Alsace-Moselle d’hier."

La maison de Robert Schuman, artisan de paix

En 1940, le IIIe Reich entame une germanisation forcée des territoires annexés. Par exemple, toute personne parlant français dans la rue est soupçonnée d’espionnage. Cela n’empêche pas les résistances, comme ce 15 août 1940 où les Messins vont prier en silence place Saint-Jacques, devant la statue de la Vierge, qu’ils ont ornée de fleurs tricolores. La statue est toujours là, mémoire de ces années terribles.

Le calvaire n’est pas terminé. Après la guerre, reviennent les Malgré-nous, ces jeunes Lorrains et Alsaciens enrôlés de force dans l’armée allemande. "Ils rentrent au pays avec la culpabilité d’avoir mené un combat non choisi et doivent aussi subir la désapprobation de ceux qui sont restés", raconte Svetlana. Dans ces conditions, comment refaire l’unité, comment stopper le ressentiment et le désir de vengeance de peuples humiliés, comment établir la paix sur des bases solides ?

Le bureau de Robert Schuman sur lequel il rédigea le texte de son discours proposant la constitution de la Communauté du charbon et de l’acier en 1950.

C’est dans la maison de Robert Schuman, à Scy-Chazelles, que l’on comprend la contribution essentielle à la construction de la paix de cet homme, l’un des "pères de l’Europe". Rien d’éclatant pourtant. La maison est très simple, à l’image de ce grand chrétien qui songea à entrer dans les ordres, mais comprit qu’il pourrait tout aussi bien accomplir sa vocation dans le monde, par un service politique. Né à Luxembourg en 1886, il est allemand par son père mosellan et devient français en 1919. Député de la Moselle (il le restera quarante ans), juriste, il travaille alors à la réintégration administrative de l’Alsace et de la Moselle à la France. Il subit les changements de nationalité, ressent les animosités, les haines et les désirs de vengeance, mais il croit que la paix est possible.

Dans son bureau donnant sur un jardin fleuri près de la Meuse, il lit pour la première fois le texte de Jean Monnet proposant une union franco-allemande du charbon et de l’acier. Alors ministre des Affaires étrangères, il conçoit "un acte hardi" préfigurant l’Union européenne et le présente officiellement le 9 mai 1950. La reconstitution du salon de l’Horloge du Quai d’Orsay fait mémoire de cet acte fondateur de l’Europe, dans le petit musée attenant à la maison. On y voit Schuman lire son texte, sous l’œil des caméras.

Du couloir donnant sur l’escalier principal de la maison, Robert Schuman voit l’église. Il s’y rend souvent pour prier. Et c’est sous le regard de la Vierge Marie couronnée, offerte par les parlementaires à son départ en retraite, qu’il s’éteint au rez-de-chaussée, le 4 septembre 1963. Il est enterré dans l’autre église du village, à deux pas de sa maison. Son procès de béatification a été ouvert en 1990. Dans le jardin, les douze étoiles de l’Europe brillent la nuit, témoignant que la paix est toujours possible et à espérer.