Au Vatican, l’intérêt que suscite le voyage de Léon XIV en France est lié, entre autres, à la particularité de notre pays dans son rapport avec les religions. Considérée à l’origine par le Vatican comme une attaque directe contre la foi, la laïcité est désormais perçue à Rome avec plus de nuances, voire comme porteuse de quelques aspects positifs. Explications.
"Une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur" : quelques mois après la séparation de l’Église et de l’État en France, ces mots du pape Pie X dans son encyclique de 1906 Vehementer nos ont donné le ton d’une opposition absolue de la papauté au nouveau régime de laïcité alors institué par la IIIe République en France. Plus d’un siècle plus tard, la mémoire douloureuse des affrontements entre la République et l’Église demeure vive, mais au fil des décennies, le vocabulaire pontifical a profondément changé.
Après la Première Guerre mondiale, le rétablissement des relations entre la France et le Saint-Siège et le développement d’une jurisprudence plutôt favorable à l’Église dans le droit français ont permis de développer une approche plus conciliante. Les papes ont progressivement reconnu dans la laïcité française un cadre légitime, à condition qu’elle garantisse réellement la liberté religieuse et qu’elle ne se transforme pas en laïcisme.
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Une source du Vatican ayant servi sous plusieurs pontificats explique que la perception de la laïcité française par les papes et leur entourage "n’a jamais été monolithique". Si, à la fin de la guerre froide, la position française pouvait encore être perçue comme une atteinte à la liberté religieuse, un basculement s’est progressivement opéré au tournant des années 1990-2000, se souvient-elle. Dans un contexte de pluralisme religieux et notamment d’une plus grande expression publique de l’islam ou d’autres courants religieux, la laïcité à la française, a commencé à être vue "comme, au contraire, un garde-fou contre les excès". Des Français présents à la Curie ont contribué à défendre ce modèle comme "une bonne solution qui permet, dans le contexte actuel, au contraire, d’éviter les excès". Et face au risque de dérive islamiste dans des pays comme la Syrie, certaines voix chrétiennes en viennent à promouvoir une forme de laïcité, pensée comme une garantie constitutionnelle de liberté religieuse.
La blessure de la Constitution européenne
De graves contentieux ont toutefois de nouveau surgi au début des années 2000. Au moment de la rédaction du projet de Constitution européenne, la France, sur une impulsion commune du président Jacques Chirac et du Premier ministre Lionel Jospin, a défendu une orientation extrêmement laïque. Contre l’avis d’une partie de leurs homologues, ils ont récusé la mention des "racines chrétiennes de l’Europe" dans le projet de Traité constitutionnel européen, qui sera finalement rejeté par référendum au printemps 2005.
Des tensions très fortes sont alors apparues entre la France et la papauté, se manifestant notamment dans des échanges houleux entre Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, et son homologue du Vatican, Mgr Jean-Louis Tauran, pourtant français lui aussi. "La France a déçu le Saint-Siège", confie cette source du Vatican, en expliquant que cette question est restée "une blessure". L’ alors Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, représentant la France lors de la messe de béatification de Mère Teresa en 2003, a même été directement tancé par Jean Paul II lors de leur poignée de mains à la fin de la célébration. Bien qu’épuisé, le pape s’est redressé et lui a lancé, en français : "N’oubliez pas les racines chrétiennes." Jean Paul II avait fait du plaidoyer en faveur de cette reconnaissance son ultime combat.
La position du pape fut souvent critiquée, mais plutôt que de défendre un patrimoine chrétien, l’enjeu se situait dans la promotion de valeurs – respect des libertés, dignité de chaque homme, y compris du coupable en cas de procédure pénale, caractère illégitime de la guerre et des atteintes à la vie – que le Saint-Siège considérait comme issues de la culture chrétienne et bénéfiques pour toute la population. "Les droits de l’homme, au fond, ont des racines chrétiennes" : cette conviction a largement structuré le magistère de Jean Paul II.
La ligne de démarcation entre laïcité et laïcisme
Malgré cette réelle souffrance de voir ses convictions être mal comprises par les dirigeants français, la fin du pontificat de Jean Paul II lui a aussi permis de poser des jalons utiles pour ses successeurs sur l’appréhension de la laïcité. Moins de deux mois avant de mourir, dans sa lettre du 11 février 2005 aux évêques de France pour le centenaire de la loi de séparation entre l’Église et l’État, Jean Paul II la qualifiait d’ "événement douloureux et traumatisant pour l’Église en France", lui reprochant notamment d’avoir "relégué" le fait religieux "dans la sphère du privé" et de n’avoir pas reconnu "à la vie religieuse et à l’Institution ecclésiale une place au sein de la société".
Mais cette condamnation historique ne signifiait plus un refus du cadre institutionnel contemporain. Jean-Paul II constatait au contraire que "cette paix, acquise progressivement, est devenue désormais une réalité à laquelle le peuple français est profondément attaché"… y compris les évêques eux-mêmes. "En réalité, nous avons été sauvés par ce système, car sinon, nous devrions assumer la charge financière de l’ensemble de nos églises construites avant 1905, et ce ne serait pas tenable", confie l’un d’entre eux avec pragmatisme. Au fil de leurs visites à Rome, les évêques de France ont ainsi pu expliquer à leurs interlocuteurs de la Curie romaine les avantages de ce système.
"Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l’Église", écrivait aussi Jean Paul II rattachant ce dispositif à la "juste séparation des pouvoirs" et à la distinction évangélique entre ce qui revient à César et ce qui revient à Dieu. Lors de son voyage en France en septembre 2008, Benoît XVI a précisé cette pensée avec encore plus de clarté : "Il me semble évident aujourd’hui que la laïcité en soi n’est pas en contradiction avec la foi", lançait le pontife allemand dans l’avion le menant à Paris, allant même jusqu’à dire qu’elle peut être "un fruit de la foi", puisque le christianisme distingue depuis ses origines la religion et la politique. Dans son discours au palais de l’Élysée, Benoît XVI rebondissait sur le plaidoyer de Nicolas Sarkozy en faveur d’une "laïcité positive", en reconnaissant que la France bénéficie désormais d’un "régime de liberté" et que la méfiance historique s’est transformée en "dialogue serein et positif".
Le pape François, pour sa part, lors de son voyage en Corse du 15 décembre 2024, invitait à développer "un concept de laïcité qui ne soit pas statique et figé, mais évolutif et dynamique". Cette laïcité doit être capable "de s’adapter à des situations différentes ou imprévues" et de promouvoir "une coopération constante entre les autorités civiles et ecclésiastiques", chacune restant "dans les limites de ses compétences et de son espace", expliquait-il.
“Une laïcité parfois mal comprise”
Les premières interventions de Léon XIV auprès de groupes français permettent déjà de discerner une certaine liberté critique. Le 28 août 2025, recevant une délégation d’élus et de personnalités civiles du Val-de-Marne, il reconnaissait explicitement la difficulté de vivre publiquement sa foi dans le cadre français. "Il n’est pas facile en France, pour un élu, en raison d’une laïcité parfois mal comprise, d’agir et de décider en cohérence avec sa foi dans l’exercice de responsabilités publiques", affirmait-il.
Ainsi, des excès dans l’application de la laïcité continuent d’agacer le Vatican. Les débats récents autour de certaines étapes du voyage du pape en France, particulièrement à Paris et à Metz, continuent à faire couler de l’encre. De même, le projet de loi de 2021 sur le contrôle des religions dans l’espace public a inquiété non seulement les musulmans, premiers visés, mais aussi les chrétiens, qui ont compris qu’il pouvait "nuire à toutes les religions" et toucher "toutes les libertés", estime-t-on au Vatican. Le débat n’est donc pas clos, et le discours du pape Léon XIV à l’Elysée, ce vendredi matin, sera scruté avec une attention particulière pour comprendre comment le pontife américano-péruvien appréhende ce thème délicat.












