Un couple très pieux est accusé par les services sociaux norvégien de maltraitance. Les bons et les méchants ? Pas si simple ! raconte l’écrivain Henri Quantin qui a vu le film du réalisateur Cristian Mungiu. Le véritable sujet du film “Fjord”, en salles depuis le 19 août, est de montrer l’inconfort de la cohabitation entre deux communautés aux valeurs différentes.
"Pas d’accès à Internet et du catéchisme toute la journée !" Dans la bouche d’un directeur d’école progressiste norvégien, on ne sait pas trop ce qui, de ces deux crimes éducatifs sans rémission, est le plus grave. À quoi sa femme avocate répond : "Ils ne sont pas jugés pour ça !" De fait, c’est pour un soupçon de maltraitance sur leur fille aînée que Mihai et Lisbet Gheorghiu se voient retirer du jour au lendemain la garde de leurs cinq enfants, bébé encore au sein compris. Fjord, le film du réalisateur roumain Cristian Mungiu en salles depuis le 19 août, inspiré d’un fait divers et palme d’Or à Cannes, met ainsi face à face deux mondes persuadés l’un et l’autre d’agir "pour le bien" : une "famille traditionnelle" (le mot et la chose ne leur sont guère pardonnés) et l’Aide à l’enfance norvégienne, sûre de son droit à retirer des enfants à leurs parents fautifs.
Critique interdite
"Ils ne sont pas jugés pour ça !" Dans les faits, seule une trace de coup suspecte justifie la mesure radicale de séparation. Dans les esprits, en revanche, la foi des nouveaux arrivants roumains — seule la mère est norvégienne — est un indice de culpabilité supplémentaire, voire le premier grief. Mimétisme ou sectarisme, une bonne part des critiques de cinéma ne résonnent pas autrement que les progressistes du film ! Dans Le Masque et la Plume, trois journalistes sur quatre s’en tiennent à un raisonnement simple : Fjord met en scène des parents pieux de cinq enfants, sans montrer qu’ils sont très méchants, le film est donc politiquement dangereux, mais aussi cinématographiquement mauvais. À croire que la logique des censeurs du XVIIe siècle, inaptes à distinguer Molière de son personnage de Don Juan, se porte bien sur France Inter.
Qu’ils excluent par principe qu’une œuvre réactionnaire — ce que n’est pas Fjord — puisse avoir des qualités cinématographiques n’étonne plus depuis longtemps, mais qu’ils n’admettent pas qu’un cinéaste s’autorise à ausculter les rigidités du camp progressiste et laïque est assez alarmant. Quand on les entend qualifier les personnages de "catholiques traditionalistes" (puis de "catho tradi", c’est plus radiophonique), alors que les Gheorghiu sont explicitement présentés comme des évangéliques, on se demande s’ils ont jugé nécessaire de voir le film dont ils parlent. "Le problème aujourd’hui, déclarait Mungiu, c’est qu’un artiste ne peut plus douter des valeurs progressistes sans se voir coller cette étiquette de réactionnaire." Comme pour la suppression de la chronique de Charles Sapin, France Inter aura une fois de plus tout fait pour donner raison à ses adversaires. Tant pis pour le cinéma.
Ni réactionnaire, ni progressiste
La tentation symétrique existe, ceci dit, et on raterait l’intérêt du film, en le brandissant comme une simple démonstration que les chrétiens sont désormais persécutés par les progressistes sataniques dominants. Cristian Mungiu met autant en garde les conservateurs triomphants que les gauchistes agacés : "J’avais conscience du risque que les traditionalistes s’approprient Fjord comme une arme de propagande." Et de conclure : "À aucun moment mon film ne défend un camp plus qu’un autre." Certes, il ne suffit pas de le dire pour éviter le manichéisme, mais, en l’occurrence, Fjord n’est en rien un film réactionnaire : on y chercherait en vain un éloge de l’éducation religieuse stricte incluant des fessées et, peut-être, des coups. Les manifestations de soutien à la famille, suscitées par des excités des réseaux sociaux, ne sont pas mieux traitées que les insinuations sournoises des champions de la modernité. Dans les deux camps, les postures ou les cris ne font qu’accentuer ce qui relève d’emblée d’un dialogue de sourds.
L’exaspération d’une partie du camp progressiste peut toutefois s’expliquer. En empruntant le point de vue des parents qu’un dispositif étatique, kafkaïen et sanitaire, prive de leur autorité éducative, Mungiu déjoue la route balisée du scénario autorisé, quand il s’agit d’une famille pieuse et d’une communauté religieuse traditionnelle : le spectateur aurait dû découvrir peu à peu qu’il s’agissait d’une secte, que des enfants qui n’ont pas de portable sont sûrement battus, que les services sociaux, courageux et dévoués, parviennent à arracher de jeunes victimes aux griffes du gourou et de ses sbires aveuglés ou complices. Mais voilà, la faute impardonnable de Cristian Mungiu est de ne pas écrire Les Eblouis de Sarah Suco. Il lorgne plutôt du côté d’Anatomie d’une chute ou de La Fille au bracelet, ces films qui maintiennent jusqu’au bout une part de doute sur la culpabilité des accusés. Quand ces accusés croient en Dieu et lisent la Bible, c’est proprement inexcusable !
Une belle sobriété esthétique
Et surtout, chez Mungiu, le sectarisme et l’aveuglement sur la violence cachée d’une conviction ne sont pas l’apanage des croyants. Comment une telle évidence peut-elle donner lieu à des condamnations sommaires ? Quand un cinéaste qui a connu la dictature communiste de Ceausescu alerte sur la possible tyrannie de l’État progressiste, faut-il fermer les yeux sous prétexte que ça peut arriver près de chez nous ? Pour qui accepte de les garder ouverts, le film a en outre le grand mérite de ne jouer sur aucun effet appuyé. Dans une belle sobriété esthétique, il semble même s’évertuer à refuser toute dramatisation hollywoodienne. Ainsi du verdict du procès, donnée immédiatement par l’avocate aux parents qui reviennent dans la salle d’audience : exit la théâtralisation, mille fois vue, par la figure du juge en majesté. Dans ce film jamais tape-à-l’œil, les montagnes arides et enneigées, qui dominent le fjord isolé, suffisent à donner aux événements une solennité et une gravité qui transforment une petite communauté en miroir de la société. Les avalanches y sont sans doute moins à craindre que les catastrophes culturelles... En contraste avec ce lieu majestueux et ce climat rude qui pourraient unir tous les habitants, Mungiu insiste sur les espaces clos et intimes, pour mieux jouer sur les tensions entre la sphère publique et la sphère privée. De manière générale, comme dans 4 mois 3 semaines 2 jours, sa première palme d’or, qui filmait la réalité d’un avortement clandestin en Roumanie, il montre plus qu’il ne démontre. Aussi le récit parvient-il à garder l’attention du spectateur pendant près de deux heures et demie, sans avoir besoin de chercher à séduire par un rythme endiablé.
La difficile rencontre entre deux communautés
Si on tient compte de la totalité du film et qu’on donne tout son poids aux dernières images, Fjord apparaît finalement moins comme une satire du libéralisme laïc obligatoire que comme une œuvre sur la difficulté d’une rencontre, ou même d’une simple cohabitation pacifique, entre des communautés aux valeurs différentes. De là l’importance des portes fermées, des fenêtres ouvertes, des baies vitrées vues de l’extérieur et, plus encore, des balcons par lesquels on peut prendre ou non le risque de sauter hors de chez soi. Sans rien dévoiler du dénouement, on peut tout de même noter que le film s’achève sur les figures de deux adolescentes, une norvégienne et une roumaine, qui subissent les conséquences de la rencontre ratée de leurs mondes respectifs. Comme si, tout en refermant rigoureusement son intrigue (par le procédé, pour le coup un peu attendu, de la clôture par le moyen de transport de l’ouverture du film, train bien souvent, ferry ici), Mungiu laissait symboliquement en suspens l’avenir de la société qu’il peint : les deux communautés du film sont-elles définitivement incompatibles ? La génération nouvelle, perdue ou accusatrice, saura-t-elle bâtir une société où l’athéisme ne sera pas une vérité obligatoire et où l’éducation religieuse ne sera pas un carcan étouffant ou une fuite du monde ?
Une histoire inconfortable
C’est cet arrière-plan qui permet aussi de comprendre, à nos yeux, deux scènes symétriques, au début et à la fin du film. Lisbet Gheorghiu, qui rend service à la morgue locale pour les toilettes mortuaires, y est filmée debout, derrière un énorme cadavre allongé. Jugées déplaisantes visuellement par certains, ces deux scènes offrent pourtant une piste essentielle : "Que faites-vous des morts ?", semble demander Cristian Mungiu aux deux mondes qu’il oppose, en jetant aux yeux du spectateur ces masses de chair inertes. Au cours de son procès, Lisbet se verra d’ailleurs reprocher d’avoir glissé un signe religieux dans un cercueil sans l’avis de la famille. La façon dont elle sauve un vieil homme d’un suicide par noyade relève sûrement du même questionnement.
Comment élevez-vous vos enfants ? Comment traitez-vous vos vieillards et vos morts ? Telles sont peut-être les deux questions les plus cruciales que pose indirectement Fjord aux spectateurs capables de ne pas confondre une œuvre d’art avec un débat entre Emmanuel Macron et Éric Zemmour. "Le cinéma, note Mungiu, a aussi été inventé pour ça : raconter des histoires inconfortables." Fjord le fait fort bien, à condition que le spectateur, qu’il soit de droite réactionnaire ou de gauche progressiste, accepte, le temps d’une séance, de ne plus trop savoir de quel côté se trouve son fauteuil.
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