L’extinction prochaine de l’humanité par l’IA est le dernier scénario catastrophe lancé par les géants de la tech. Dès lors que les robots sont appelés à remplacer les enfants que nous ne mettons plus au monde, prévient la philosophe Marianne Durano, l’extinction de l’humanité a déjà commencé.
Dix pour cent. C’est le risque que l’IA extermine l’humanité d’ici la fin de la décennie. Il ne s’agit pas ici d’une prédiction lugubre énoncée par quelque prophète techno-critique, mais des risques estimés par ceux-là mêmes qui développent actuellement l’intelligence artificielle pour les géants du secteur. Jacob Coxon, ancien d’Open d’AI, a ainsi annoncé le 9 septembre dernier démissionner d’Anthropic pour protester contre l’irresponsabilité de ses dirigeants. C’est lui qui a avancé ce chiffre ahurissant de 10%, dénonçant la création d’une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et d’échapper à tout contrôle humain. Ses estimations ont été confirmées le lendemain sur le plateau de la BBC par Geoffrey Hinton, prix Nobel 2024 de physique et pionnier des réseaux de neurones. Ils ne sont pas isolés : selon une étude réalisée en 2022, c’est-à-dire en pleine préhistoire, 17% des chercheurs en IA avançaient déjà ce chiffre de 10% de risques d’une extinction prochaine de l’humanité à cause de l’IA.
Scénarios catastrophe
En matière de scénario, il y en a pour tous les goûts : accaparement des ressources, cyberattaques visant des sites nucléaires, guerre bactériologique, déferlante de deepfakes détruisant peu à peu les démocraties libérales, etc. Parmi ces scénarios, certains sont déjà en cours. Ainsi, en août 2026, près de 700 agents IA d’OpenAi, censés fonctionner isolément les uns des autres, ont réussi à unir leurs forces en dehors de toute supervision humaine afin de tricher et contourner les cadres d’un test sécurisé. Ils sont parvenus à se connecter à Internet et à pirater une entreprise concurrente d’OpenAI, Hugging Face (littéralement "visage câlin"…), qui a su in extremis endiguer l’attaque. Les agents IA ont échangé près de 70 000 messages, échappant ainsi totalement au contrôle de leurs concepteurs. OpenAI reconnaît que de tels événements vont se généraliser à l’avenir, à mesure que l’IA progresse et s’autonomise. Elon Musk, Dario Amodei, CEO d’Anthropic, et Sam Altman, CEO d’OpenAI, ont même réclamé ces derniers jours une intervention du gouvernement américain pour ralentir le développement de l’IA, se disant effrayés des initiatives prises par leur propre créature. Frankenstein n’a pas pris une ride.
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Moins d’enfants
En réalité, l’extinction de l’humanité n’est pas un risque : elle a déjà commencé. Non seulement nos capacités cognitives et sociales sont pillées et peu à peu détruites par l’IA, mais les robots sont appelés à remplacer peu à peu les enfants que nous ne mettons plus au monde. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Jean-Louis Constanza, pionnier cofondateur de Wandercraft, start-up française spécialisée dans la robotique humanoïde et les exosquelettes, interrogé sur la matinale de France Inter jeudi 17 septembre dernier (10’40) : "Le choix pour l’IA, on l’a fait depuis 50 ans. Tous les pays ont fait un choix en n’ayant plus d’enfants. Donc, en n’ayant plus d’enfants, on va vers une pauvreté massive —c’est-à-dire des gens qui meurent, des enfants qui n’ont plus de médicaments, plus rien à manger — si on ne remplace pas les emplois humains par de l’électronique, de l’IA pour les emplois assis, des robots pour les emplois debout." Pas besoin d’exterminer l’humanité, elle est en train de s’en charger toute seule. L’avènement de l’IA n’est pas la cause, mais le symptôme, d’une humanité qui a renoncé à bâtir un avenir désirable pour ses enfants, c’est-à-dire d’une humanité qui a déjà renoncé à vivre.
Techno-messianisme et survivalisme
On a vu ainsi fleurir ces derniers jours, autour de ce chiffre de 10%, le concept d’IApocalypse. C’est dire si les enjeux sont eschatologiques. On sait que les tech bros de la Silicon Valley partagent une même idéologie, oscillant entre techno-messianisme et survivalisme d’élite. L’humanité serait à l’aube d’une destruction apocalyptique, censée aboutir, pour certains du moins, à un âge d’or transhumaniste. Dans ce scénario, l’avènement d’une superintelligence désincarnée signerait l’abolition définitive de la mort au profit d’une existence purement spirituelle. Comme le note le philosophe Denis Moreau dans son récent essai Tous hérétiques ?,le transhumanisme n’est qu’un ultime avatar du millénarisme, cette hérésie chrétienne consistant à annoncer la fin du monde prochaine, et la survie de quelques élus autoproclamés. On comprend mieux pourquoi un Peter Thiel ne cesse d’invoquer le retour de l’Antéchrist, tandis qu’un Mark Zuckerberg ou un Sam Altman investissent dans des bunkers de luxe : tout cela n’est in fine qu’une hérésie chrétienne parmi d’autres.
Or, tout en alertant le reste du monde sur les dangers de leurs propres produits, tout en se préparant à la fin de l’humanité et à l’avènement de la "Singularité", les milliardaires de la tech, non seulement continuent à se reproduire, contrairement à leurs compatriotes, mais ils se reproduisent à échelle industrielle. Elon Musk est père d’au moins 14 enfants, le milliardaire Stefan Soloviev en aurait 22, tandis que le fondateur de Telegram, Pavel Durov, se vante d’avoir une centaine de descendants biologiques engendrés grâce à des dons de sperme. De riches hommes d'affaires chinois viennent même spécialement aux États-Unis dans le but d’engendrer via GPA le maximum d’enfants possible, dotés de leur patrimoine génétique et de la citoyenneté américaine. La tendance à même un nom : le "kidmaxxing". La preuve, s’il en fallait une, que l’extinction de l’espèce humaine ne concernera manifestement pas tout le monde… En réalité, les mégalos de la tech fantasment une double immortalité, numérique et génétique, un avenir où leurs créatures — agents IA et descendance biologique — régneront sans partage, image hérétique de l’Apocalypse et de ses 144.000 élus.
Une guerre de l’homme contre l’homme
Il n’est pas étonnant, tout compte fait, que les scénarios les plus alarmistes soient formulés par ceux-là mêmes qui développent l’IA. En imaginant un avenir où "l’IA devenue autonome éliminerait l’humanité", ils opposent deux entités abstraites, l’IA et l’humanité, dépeintes comme deux camps opposés, pour mieux masquer le fait que l’IA n’a pas d’existence propre, qu’elle n’est pas un personnage mythique animée de desseins maléfiques. L’IA n’est qu’une créature, alimentée et programmée par des êtres humains. Le combat décrit par nos lanceurs d’alertes n’oppose donc pas l’IA et l’humanité, il oppose les humains entre eux. En voulant faire passer l’IA pour une entité autonome quasi religieuse, nos ingénieurs mégalos ne font que se dédouaner de leurs propres responsabilités. Ils dissimulent leurs fantasmes de puissance derrière l’ombre du monstre, tout en se donnant le beau rôle à peu de frais. Que ne débranchent-ils pas la machine, s’ils la redoutent tant ?












