Aller au contenu principal

Faut-il s’inquiéter de la baisse du niveau scolaire ?

8 min de lecture
Jean Duchesne

Crédit : Aleteia

L’enquête du PISA publiée début septembre n’est pas sans intérêt dans la mesure où, indirectement, elle reflète non seulement le développement économique, mais encore les dissensions culturelles. Mais sa limite, estime l’essayiste Jean Duchesne, est de réduire le niveau scolaire à l’acquisition de connaissances et de compétences mesurables qui ne font pas l’avenir des sociétés.

Partager sur :

Les derniers résultats affichés de l’enquête du PISA suscitent des rafales de commentaires. Le message est en substance que le niveau scolaire baisse encore chez nous, ce qui alimente les hantises "déclinistes" et procure de tous côtés de quoi conforter ses marottes : c’est la faute du "capitalisme", ou bien des théories pédagogiques et nouvelles technologies qui dispensent d’efforts intellectuels. Il est sans doute utile de regarder d’abord ce qu’est au juste ce PISA.

Perplexités

Cet acronyme de quatre lettres n’a rien à voir avec la ville de Toscane célèbre pour sa tour penchée. Il abrège "Programme International de Suivi des Acquis" (des élèves), ce qui vient, avec commodément les mêmes lettres dans le même ordre, de l’anglais Programme for International Student Assessment. C’est une évaluation créée en 2000 par l’OCDE pour les pays membres. Cette Organisation de coopération et développement économique (Organization for Economic Co-operation and Development en anglais, soit OECD) a son siège à Paris et regroupe les 38 pays démocratiques ou libéraux les plus "riches" du monde entier.

La connaissance du passé est un aspect essentiel de l’éducation.

Une évaluation des compétences à 15 ans des élèves du monde entier est publiée tous les trois ans (mais a été suspendue pendant la pandémie du Covid) par le biais de sondages effectués à présent dans plus de 90 pays (donc pas uniquement ceux de l’OCDE) à l’aide de tests de lecture, de mathématiques, de sciences et de "pensée créative" (liée au QI, sans doute ?). Les résultats sont à recevoir avec toutes les perplexités qu’éveillent les visions globalisées échafaudées à partir d’échantillons :  les spécimens analysés (ici : interrogés) sont-ils représentatifs ? Les questions posées sont-elles pertinentes par rapport à l’objet examiné et aux motivations de l’étude ? Les cobayes réagiront-ils plus tard, dans la vie réelle, exactement comme dans les conditions forcément artificielles et pour eux sans enjeu de ces tests ? 

Deux lacunes : la rédaction et l’histoire

À quoi s’ajoute la difficulté d’évaluer en même temps des savoirs et des savoir-faire. Il est de plus à noter que l’expression écrite et l’histoire ne sont pas prises en compte. Or la rédaction est pourtant la réponse nécessaire à la réception non entièrement passive et sur le même mode d’un message complexe et objectivé. D’autre part, la connaissance du passé est un aspect essentiel de l’éducation. Elle contribue en effet à façonner l’identité, et elle fournit de précieux repères pour jauger par comparaison le présent et pour envisager l’avenir avec la liberté critique que les expériences immédiates tendent à paralyser. 

Les pays asiatiques qui sont régulièrement en tête sont-ils exemplaires pour le reste de l’humanité ?

Ces lacunes s’expliquent assez facilement par la difficulté à tester universellement les capacités de production de texte dans des cultures différentes, et par la diversité des mémoires et mentalités collectives. Mais alors, est-il sérieux de mesurer sur la même échelle, pour les étalonner entre elles, les capacités de lecture dans des cadres où les langues sont très diverses et où l’importance de l’écrit et de la littérature est inégale ? De même, les mathématiques n’ont pas la même place en tout lieu (elles sont par exemple bien plus valorisées en France que dans l’univers anglo-saxon). Et les branches bientôt innombrables du savoir scientifique ne sont pas uniformément développées ni popularisées partout.

Récupération par l’industrie du spectacle permanent

Enfin, les classements laissent un peu rêveur. Les pays asiatiques qui sont régulièrement en tête sont-ils exemplaires pour le reste de l’humanité ? Les variations de rang dans la hiérarchie ainsi établie donnent lieu, quel que soit le poids économico-stratégico-culturel de la nation concernée, à des séries de conjectures un peu à l’aveugle s’il s’agit d’une progression, et à des salves de dénonciations d’habituelles cibles politiques ou idéologiques dans le cas d’un recul, si minime soit-il. C’est donc du matériau brut, exploité — sans vérifications ni explications sur les détails de sa production — par l’industrie du spectacle permanent de l’actualité médiatisée, de même que la cote, périodiquement mise à jour par sondages ou statistiques, des célébrités sportives, politiques, mondaines, etc. 

Tout cela n’est néanmoins pas pour autant dépourvu totalement d’intérêt. Ces enquêtes récurrentes laissent surtout filtrer trois évidences un peu occultées. L’une est que le degré d’instruction n’est stable et définitif nulle part, parce l’apprentissage s’inscrit dans un contexte bien plus vaste, lui-même perpétuellement changeant. Quand on ronchonne que les gamins sont moins bons qu’avant en calcul mental, latin ou récitation de poèmes et de dates historiques, on oublie que les priorités pratiques et esthétiques se sont depuis (et comme toujours) renouvelées.

Prospérité et consensus : les clés d’un bon classement

La deuxième leçon précise la première en montrant que les performances scolaires dépendent à la fois du développement économique et d’un consensus culturel au sein de chaque nation. Les mieux notées sont effectivement celles où le niveau de vie élevé ou croissant est garanti soit par un régime à poigne et incontesté (Singapour, Chine...), soit par un libéralisme social localement sans rival (Europe du Grand Nord). Là où l’on vit bien ou mieux, la cohésion sur des "valeurs" favorise l’acquisition disciplinée des moyens d’insertion socio-professionnelle. 

Les connaissances et compétences mesurables des adolescents […] ne suffisent pas à déterminer la qualité de vie, la fécondité et donc l’avenir des sociétés où ils grandissent.

Le troisième enseignement, qui découle du deuxième, est que la qualité de l’éducation ne repose pas principalement sur les programmes conçus dans des bureaux ministériels, ni sur les principes pédagogiques (autoritaires ou ludiques), c’est-à-dire les modalités ou le style de leur mise en œuvre. Car finalement, les jeunes apprennent ce que, de façon largement inconsciente ou du moins involontaire, les générations précédentes ont à leur transmettre. Il est flagrant que l’insuffisance de ressources pour satisfaire au quotidien les besoins élémentaires ne facilite pas l’éducation de masse. Mais il est non moins clair que pèsent également, comme démotivantes, les esquives ou approximations masquant des divergences radicales sur les buts poursuivis.

Approfondir l’horizon des apprentissages performatifs

En France, l’EVARS (Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle) officielle est un exemple peut-être à première vue marginal, et pourtant symptomatique : elle informe sur la contraception, les maladies dites vénériennes et l’importance du consentement, mais évite toute réflexion sur la portée des comportements en ce domaine. Cette initiation technique et utilitaire se veut objective et neutre. Elle peut, de fait, n’être pas superflue. Elle n’immunise cependant pas contre les tentations qui saturent l’air du temps et tendent à banaliser tout et n’importe quoi.

De même, les connaissances et compétences mesurables des adolescents en compréhension de l’écrit, mathématiques et sciences, si utiles qu’elles soient, ne suffisent pas à déterminer la qualité de vie, la fécondité et donc l’avenir des sociétés où ils grandissent. On comprend donc pourquoi nombre de parents, surtout s’ils se sentent dépassés par les dissensions au sein de l’environnement culturel, placent leurs enfants dans des établissements où les indispensables apprentissages performatifs sont intégrés à une vision de la dignité, de la beauté et de la fragilité de l’humanité. Ceci veut dire que la liberté d’enseignement, en particulier lorsqu’elle repose sur la foi chrétienne qui respecte pleinement la mission de l’État, n’est pas moins décisive pour l’éducation que tout ce que peuvent soupeser et classer les enquêtes du PISA.