L’arrivée du pape Léon XIV à Paris, ce 25 septembre, va coïncider presque jour pour jour avec le 30e anniversaire de la visite du pape Jean Paul II à Reims, le 22 septembre 1996. Malgré les polémiques initiales et les inquiétudes sur la santé du pape polonais, ce voyage, organisé à l’occasion des célébrations du XVe centenaire du baptême de Clovis, fut un grand succès populaire.
L’image a marqué plusieurs générations de Rémois, et bien au-delà : une foule immense agitant des foulards orange à l’arrivée de Jean Paul II sur la base aérienne 112 de Reims, pour une messe qui fut le point d’orgue d’une tournée ayant aussi conduit le pontife polonais, âgé de 76 ans, à Tours, à Saint-Laurent-sur-Sèvre et à Sainte-Anne-d’Auray. Jean Paul II était très attentif aux commémorations historiques. En tant que jeune évêque, en 1966, il avait été marqué par le millénaire du baptême de la Pologne, qui avait donné lieu à d’importantes célébrations dans son pays natal, malgré les restrictions du régime communiste. La célébration du XVe centenaire du baptême de Clovis constituait ainsi pour lui une opportunité pastorale de rappeler la force du message chrétien dans l’histoire de France.
"Nous avions organisé l’événement en tablant sur la participation de 50.000 à 60.000 fidèles. Et nous nous sommes retrouvés avec 200.000 participants", se souvient Mgr Gérard Defois, alors archevêque de Reims, interrogé par Aleteia. Aujourd’hui âgé de 96 ans, il assure garder "un très bon souvenir" de cet événement. "Les gens étaient venus en cars, de toutes les paroisses de la région. Cela a été un moment très dense, très fort", se souvient-il. Le succès de ce rendez-vous n’était pourtant pas une évidence. "Effectivement, il y avait des tensions avec les courants laïques", reconnaît Mgr Defois. La commémoration du baptême de Clovis réveillait en effet le clivage traditionnel entre les nostalgiques de la royauté et les défenseurs d’une laïcité stricte, interprétant l’héritage de la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme un moyen de restreindre l’influence de l’Église catholique.
Une visite sous tension
Dans son livre Un écran dans ma vie, l’ancien journaliste de France 2 Philippe Harrouard, qui a couvert de nombreux voyages de Jean Paul II, se souvient des tensions qui avaient entouré cette visite. Des manifestants anticléricaux, menaçaient notamment de s’en prendre aux équipes de la télévision publique, considérant que la couverture télévisée de l’événement était le signe d’une "confusion des pouvoirs".
«Très habile, le Pape a évité le piège de la polémique, en affirmant que le baptême de Clovis était certes un moment marquant dans l’histoire de France, mais que le roi franc avait été baptisé comme tout un chacun.»
Le jour même, les équipes de télévision durent prendre des mesures préventives. "La sécurité était à son maximum. Sous la conduite d’Arlette Chabot, notre directrice, les équipes de France 2, entassées dans des voitures formant un cortège à la manière des pionniers d’un western, se faufilaient discrètement pour atteindre le lieu de la célébration", raconte Philippe Harrouard dans son livre. Néanmoins, le Pape a su manœuvrer dans ce climat délicat. "Très habile, le Pape a évité le piège de la polémique, en affirmant que le baptême de Clovis était certes un moment marquant dans l’histoire de France, mais que le roi franc avait été baptisé comme tout un chacun", se souvient le journaliste.
L’appel de Jean Paul II à la fraternité
Jean Paul II assura dans son homélie que "les chrétiens désirent créer des relations bienveillantes et constructives avec tous leurs frères vivant sur le territoire national, quelles que soient leurs convictions". Ces paroles eurent une forte résonance dans un contexte de débat sur l’identité de la France, nourri notamment par l’alors président du Front national, Jean-Marie Le Pen, dont la présence fit l’objet de nombreuses spéculations médiatiques. "J’avais alors déclaré publiquement que “si monsieur Le Pen vient avec sa paroisse, nous l’accueillerions, comme tous les chrétiens”. Mais, à ma connaissance, il n’est pas venu", se souvient Mgr Defois.
"J’ai assumé une politique de dépolitisation de la célébration", explique-t-il, en précisant que cette visite de l'évêque de Rome avait été préparée avec beaucoup de tact. "L’idée d’une invitation au pape avait été lancée par mon prédécesseur, Mgr Jean Balland, puis j’ai repris le dossier lorsqu’il a été nommé archevêque de Lyon et que je suis arrivé à Reims. Nous avons préparé ce voyage avec Jean Paul II et avec ses collaborateurs, et le pape a délivré une homélie très spirituelle sur le baptême, ce qui a permis, si l’on peut dire, de circonscrire les débats", assure l'archevêque.
Une nuit d’attente
Bien éloigné de ces tensions, Cyrille de La Morinerie, aujourd’hui journaliste à Europe 1, avait alors 15 ans et fut servant d’autel pour cette célébration autour de Jean Paul II. "Je me souviens que nous avions marché une grande partie de la nuit, avec mon père, qui était chevalier du Saint-Sépulcre. C’était un très beau moment entre père et fils, puis nous avons attendu très longtemps, au lever du jour. Et l’arrivée du pape à la base 112 fut un moment incroyable… Nous l’avions vu si souvent à la télévision, mais là, il venait vraiment chez nous, à la maison. Je me souviens de la foule en liesse, mais le pape était très fatigué, il avait une élocution très lente", se souvient-il, avant d’avouer… avoir quelque peu décroché !
"J’étais tellement épuisé par ces longues heures d’attente que je me suis endormi pendant son homélie", reconnaît-il aujourd’hui. "Je n’en pouvais plus. J’ai lutté, lutté, lutté, lutté. Je me suis dit : “Il faut que tu l’écoutes, quoi. Ce n’est pas possible, c’est le Pape qui parle.” Mais je me suis endormi, et je me suis réveillé seulement pour la consécration. Mais j’ai pu communier. Cette journée m’a laissé beaucoup de souvenirs dans la tête", confie-t-il, se rémémorant aussi les étapes suivantes du pontife polonais à la cathédrale de Reims et à la basilique Saint-Rémi.
Mais le pape était à bout de forces. Souffrant d’une appendicite, Jean Paul II fut hospitalisé à son retour à Rome, certains journalistes s’attendant même à un décès imminent. Déjouant les pronostics, il reviendra finalement en France moins d’un an plus tard, en août 1997, pour les Journées mondiales de la Jeunesse de Paris, qui rassemblèrent plus d’un million de pèlerins et furent un point d’orgue de son pontificat.












