Y a-t-il de bonnes et de mauvaises homélies ? Pour le père Benoist de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille, la mission du prédicateur n’est pas de séduire ou d’agresser : il cherche à permettre la communion entre la vie ordinaire des baptisés présents et la parole de Dieu.
Dans l’acception chrétienne du terme, "prédication" signifie "annoncer publiquement l’évangile et la parole de Dieu". Depuis quelques décennies, on le distingue justement du verbe "sermonner" qui se rapporte davantage à la tenue d’un discours moral, quand il ne s’agit pas d’adresser des remontrances sur la conduite. L’homélie, qui désigne la parole partagée dans le cadre d’un groupe rassemblé, demeure pour la plupart de ceux qui participent à la messe, un sujet de discussion régulier et parfois enflammé. Untel rappelle que son grand-père, patriarche et figure du village, faisait tinter les pièces dans sa poche lorsque le curé se montrait trop bavard, une autre regrette la fadeur du discours pendant que son voisin s’exalte au souvenir du verbe du prédicateur du mariage d’un neveu il y a peu. On discourt finalement bien plus des mots d’un prêtre ou d’un diacre qu’on ne s’interroge sur les effets de la communion eucharistique partagée et reçue quelques minutes plus tard.
Éclairer les cœurs
Si pendant des siècles l’Église s’est défiée des comédiens, ce n’est pas pour rien : sur scène, cherchant à parler au cœur de leur public, ces hommes répétaient des paroles dont ils n’étaient pas les auteurs et s’efforçaient de les rendre vivantes pour une foule composite. Le rapprochement était trop tentant et la comparaison trop risquée.
Les temps ont changé, l’entertainment, cet affreux mot venu d’outre-Atlantique, a modifié bien des habitudes quant à la prise de parole. Désormais, n’importe quel orateur débutant sait qu’il faut construire des phrases courtes, illustrer un propos d’anecdotes qui font sourire, susciter l’émotion : l’essentiel n’est plus ce que l’on dit mais la manière dont on le dit. On oublie presque que l’assemblée qui se tient dans l’église n’est pas un simple public. Elle est participante de l’acte de célébration, elle concélèbre même. La Parole de Dieu qui y est proclamée a pour finalité d’éclairer le cœur et l’intelligence de chacun afin que tous puissent la porter dans le quotidien du monde. Le prédicateur est un passeur : il cherche à permettre la communion entre la vie ordinaire des baptisés présents et des versets bibliques qui ne sont ni figés dans le temps, ni porteurs d’une explication définitive et sommaire.
Deux tentations
La première prédication apostolique adressée en terre païenne dont les Actes des Apôtres gardent trace est celle de Paul à Athènes. Elle débute dans une bienveillance presque suspecte à première vue : l’homme de Tarse, dont on connaît la fougue, se fait presque flatteur devant les enfants de Socrate, reconnaissant leur quête et se félicitant de leur qualité de chercheurs de dieux. Il sait bien qu’il parle à une foule à des années-lumière de l’Évangile du Crucifié. L’effet sans doute recherché produit son effet : les gens s’arrêtent, se massent, écoutent. Emporté par l’intérêt qu’il suscite, Paul s’enhardit à proclamer alors la Bonne Nouvelle : "Il est ressuscité !" Aussitôt tous, ou presque s’en vont et le héraut se retrouve quasi seul.
À quoi sert en effet l’Évangile s’il ne bouleverse pas les idées établies et l’ordre d’un monde figé dans ses appétits de pouvoirs ? À quoi sert l’Évangile, s’il l’on en retire la charité au profit de l’accusation facile et de la violence verbale ?
On comprend, qu’à sa suite, nous, clercs, puissions être tentés par deux modes de paroles, l’agression ou la séduction, et nous en tenir là afin de ne pas prendre le risque pris par lui. "Rentrer dans le lard" d’une assemblée muette n’est pas très compliqué. La capacité des fidèles à endurer parfois les attaques de tel prêtre me laisse souvent sans voix. Une sorte de syndrome de Stockholm qui accompagne l’injonction si souvent renouvelée qui interdit à tout laïc de prendre la parole dans ce genre d’exercice, inhibant ainsi toute réaction. Quant à la séduction, les situations d’emprises qui se multiplient au grand jour, montrent combien elle peut aussi être présente. Faire de soi-même le héros plutôt que le héraut : dire les mots qui sont attendus et qui renvoient à l’assemblée une image narcissique et valorisante.
Gourous ou tartuffes
Ces deux tentations-là, mères de bien d’autres hélas, cessent de faire de nous des porteurs du Message et nous transforment en gourous ou en tartuffes. À quoi sert en effet l’Évangile s’il ne bouleverse pas les idées établies et l’ordre d’un monde figé dans ses appétits de pouvoirs ? À quoi sert l’Évangile, s’il l’on en retire la charité au profit de l’accusation facile et de la violence verbale ?
Il y a soixante ans, beaucoup de baptisés s’agaçaient de discours jugés trop marxistes entendus dans les églises de notre pays : tel curé accusait le bourgeois ou le patron pour ses profits et les injustices sociales dont, disait-il, ils étaient la cause. Et voici qu’aujourd’hui, un certain nombre d’observateurs remarquent que le discours en chaire se fait tout aussi virulent contre "le gauchiste" pour ne rien dire des femmes définies simplement comme "mères de famille" avant tout autre qualité.
Servir une Parole
L’époque que nous traversons mérite mieux. Elle exige même un maniement du verbe subtil et intelligent tant la menace est grande d’une violence lourde et sotte. Si le prêtre croit en vérité avoir reçu mission de servir une Parole et de manifester une Présence, il doit à ses frères et sœurs de travailler pour qu’ils puissent s’en savoir porteurs eux aussi et témoins dans le monde. C’est ainsi que nous apportons notre pierre humble et petite, au Royaume. Bien plus sûrement que par des paroles démagogiques ou qui flattent les bas instincts de notre humanité. Il en va de la crédibilité du Christ, lui qui ne cesse de faire le choix insensé de choisir de passer par nos voix pour se faire entendre, par nos intelligences pour se faire reconnaître et par nos cœurs pour aimer. En gardant bien sûr, chevillée, la conscience que le premier à devoir accueillir dans sa vie la Parole qui convertit est bien celui qui cherche à l’annoncer.












