Aller au contenu principal

La raison de Dieu

6 min de lecture
Parable-of-the-Laborers-in-the-Vineyard-Rembrandt.jpg
La parabole des Ouvriers de la onzième heure, par Rembrandt. (1637)

Dominicain du couvent de Bordeaux, le frère Jean-Thomas de Beauregard commente les lectures du 25e dimanche du temps ordinaire. Si la foi va au-delà de la raison, Dieu lui-même n’agit jamais sans la raison. De même, tout chrétien, dans le monde et dans l’Église, ne peut se dispenser d’agir sans la raison et la morale commune.

Partager sur :

Par la bouche du prophète Isaïe, Dieu dit : "Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. […] Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées" (Is 55, 8-9). Parce que c’est Dieu qui parle, il n’y a rien de choquant à postuler un fossé infranchissable entre ses chemins et nos chemins, ses pensées et nos pensées. C’est même l’antidote contre l’idolâtrie qui consisterait à enfermer Dieu dans nos schémas, nos concepts et nos représentations. Le concile de Latran IV l’affirme solennellement : "Si grande que soit la ressemblance entre le Créateur et la Créature, on doit toujours noter une plus grande dissemblance entre eux." Gardons-nous donc de réduire Dieu, son être et son agir, à ce que nous pouvons en comprendre.

Avec Dieu, faire confiance

La situation est assez proche dans la parabole des ouvriers de la vigne. Il semble que l’attitude du maître du domaine, qui figure Dieu, va contre la plus élémentaire justice, mais la parabole nous presse pourtant de l’en approuver, puisque tel est son bon plaisir et qu’après tout il a d’autant moins à se justifier qu’il a accordé aux ouvriers de la première heure le salaire promis. Encore une fois, Dieu est au-delà et autre par rapport à nos représentations, et notamment quant à la justice.

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

A-t-on d’ailleurs assez remarqué que les ouvriers de la première heure ont négocié leur contrat de travail avec le maître du domaine, tandis que les ouvriers de la dernière heure ont été embauchés sans contrat, selon une confiance aveugle ? Or ils ont été récompensés autant que les premiers. On en déduit à raison qu’avec Dieu, il ne s’agit pas de négocier, d’être inquiet de l’avenir, mais de faire confiance. Dieu est au-delà de nos raisons, et c’est bien ainsi.

Au-delà de la raison

Jusque-là tout va bien. Le disciple de saint Thomas d’Aquin peut craindre malgré tout qu’on bascule dans le fidéisme, c’est-à-dire un acte de foi qui évacue totalement l’intelligence pour se réfugier dans le seul sentiment. Il rappelle donc, à toutes fins utiles, que la disproportion entre ce que Dieu est, comment Dieu agit, et ce que nous pouvons en comprendre, n’est pas telle qu’on puisse s’accommoder d’une contradiction véritable. La foi va au-delà de la raison, mais pas contre la raison.

Le romancier britannique G.-K. Chesterton, grand apologète catholique et disciple de Thomas d’Aquin l’avait bien compris, qui écrivait en 1910 : "Je sais qu’on accuse l’Église d’abaisser la raison, mais c’est juste le contraire. L’Église est la seule sur terre à reconnaître que la raison est suprême. L’Église est seule sur terre à affirmer que Dieu lui-même est tenu par la raison." L’erreur rationaliste consiste à arraisonner Dieu à ce que notre raison peut en comprendre. Mais l’erreur fidéiste consiste à délier Dieu des exigences de sa propre sagesse et à nous livrer ainsi à l’arbitraire le plus complet.

Aucun homme n’est dispensé de la morale

Mais l’histoire récente de l’Église invite à considérer une autre interprétation dangereuse des textes que la liturgie propose ce dimanche, avec ce passage d’Isaïe conjugué à la parabole des ouvriers de la vigne. Car tant qu’on demeure au plan de Dieu, les risques évoqués à l’instant demeurent relativement indolores. C’est lorsqu’on transpose indûment aux hommes, fussent-ils d’Église, que le danger se fait plus terrible.

Dieu peut se dispenser d’explications au nom de son absolue transcendance, bien sûr ! Dieu peut légitimement exiger une confiance aveugle dans ses volontés, évidemment ! Dieu peut commander à Abraham, sans se justifier : "Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va-t’en au pays de Moriyya, et là tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai" (Gn 22, 2). Jésus peut dire à Simon et André, qui ne le connaissent pas : "Venez à ma suite, je vous ferai pêcheurs d’hommes" (Mt 4, 10), sans rien expliquer. Dieu peut faire cela, oui ! Mais un homme, fût-il un homme de Dieu ? Non. Aucun homme, à l’exception du Christ lui-même qui est le Verbe incarné, ne peut réclamer une obéissance aveugle ni ne peut se prévaloir d’une inspiration divine qui le dispense d’éclairer son interlocuteur sur ses motifs et ses raisons d’exiger telle ou telle chose. Aucun homme ne peut se dispenser de la morale commune, de la loi naturelle ou des commandements de l’Église au motif qu’il serait dans un "au-delà" mystique réservé à quelques-uns.

Soumis à la raison

Ni la sainteté présumée, ni la charge confiée ne dispensent le supérieur religieux, le curé, l’évêque, un laïc exerçant une responsabilité, ou qui que ce soit exerçant une autorité dans l’Église de livrer les raisons de son action, ni ne l’exceptent de la morale. Cela ne signifie pas, notamment dans le cas de la vie religieuse, que chacun soit en droit de négocier son obéissance au pro rata de ce qu’il accepte ou comprend des motifs du supérieur ; mais cela signifie que le supérieur ne peut rien ordonner de contraire à la règle, aux mœurs, à l’Évangile, et qu’il est tenu, fût-ce manière succincte, et sans pouvoir toujours en livrer toute l’extension, d’exposer ses raisons.

Dans la diversité des vocations au sein du corps mystique du Christ qu’est l’Église, c’est en faisant une confiance surnaturelle en Dieu, dont les voies nous sont souvent obscures, mais en exigeant de tous la clarté requise par la raison et la morale communes que nous répondons vraiment à l’exhortation de Paul dans l’épître aux Philippiens : "Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Évangile du Christ" (Ph 1, 27a).

Lectures du 25e dimanche du temps ordinaire (année A) :