La chanteuse Catherine Ringer, morte ce 14 septembre, célèbre depuis le succès des Rita Mitsouko, restera comme une figure marquante de la profonde ambiguïté des pratiques artistiques contemporaines. Volontairement ou à leur insu, décrypte l’historien Paul Airiau, les artistes sont devenus les objets charnels du rituel de la performance publique où doit s’exprimer l’intensité de l’expérience vécue.
Certaines personnalités ont la faculté de révéler les logiques du monde artistique de la France de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Ainsi de Catherine Ringer, avec tout ce qui la caractérise durant sa carrière. La chanteuse, qui vient de mourir à l’âge de 68 ans, a montré d’abord combien la pratique artistique légitimée et valorisée par les instances médiatiques, et de plus en plus aussi par celles de l’État, se fonde d’abord et avant tout sur l’exploitation par l’artiste de son histoire, de son vécu, de sa psyché, dans son intrication avec les malheurs et les souffrances d’ordre quasi-métaphysique — une métaphysique noire — des sociétés. C’est ainsi que l’on peut chanter le cancer de sa meilleure amie ou les campagnes sillonnées par les trains déportant les Juifs européens vers les camps d’extermination, mais dans une forme de sublimation esthétique à valeur conjuratoire.
Le rituel de la performance publique
Cette sublimation se réalise non seulement dans l’intensité de la forme musicale, conjuguant les différentes formes de musique populaire de l’Occident de la fin du XXe siècle, mais également dans une forme plastique visant une forme de saturation visuelle. Et surtout dans cette forme particulière de ritualité qu’est la performance publique, le concert suscitant la communion effervescente en visant l’intensité de l’expérience vécue, que les Rita Mitsuko ne négligèrent jamais et que Catherine Ringer tint à prolonger après la mort de son compagnon Fred Chichin.
Il y a ici continuité avec le romantisme au début du XIXe siècle, qui fit très rapidement de l’artiste un voyant-prophète apte à se substituer à toutes les autorités pour dire la vérité de l’être humain. Il y a aussi une continuité avec ce qui se produit depuis le milieu du XXe siècle, avec l’articulation de l’expérience artistique à une dimension collective d’expérience intense. Il y a enfin également continuité avec la radicalisation de l’engagement existentiel de l’artiste et de son public, où l’exhibition de soi et l’intensité de l’implication dans la performance vise à faire advenir, voir, être, hic et nunc, ce qui est absolument mais qui s’effacera dès sa réalisation et manifestation et ne demeurera plus que sous forme de souvenir alimentant la vie qui doit continuer.
Des objets charnels
C’est un donc un kaïros désormais que le concert, un moment clé capable de dire le tout de l’existence et éventuellement de la reconfigurer, transcendant le chronos, la continuité du temps monotone qui s’écoule et use. Il prend alors une tournure profondément dionysiaque, d’enthousiasme, de saisie par l’absolu, d’autant plus efficace qu’il est fondé sur l’actualisation d’une musique et d’une vidéo déjà connues, visant elles-mêmes, et c’est peu de le dire dans le cas des Rita Mitsouko, ces modalités d’excès.
Cette intensité existentielle de la pratique artistique visant à produire une épiphanie de vie et d’être, en saturant toute réalité et subjectivité se retrouve aussi, de manière à la fois dégradée et achevée, dans le cinéma et la photographique pornographiques où Catherine Ringer fut entraînée dans son adolescence. Se révèle alors ici la profonde ambiguïté des pratiques artistiques contemporaines. Elles reposent en effet sur leur production et leur exploitation par des entreprises et des individus. Le performateur ou la performatrice artistiques deviennent les objets charnels dont l’extérioration la plus poussée de leur intimité est organisée, captée par des instruments technologiques et mise en circulation afin d’en obtenir du profit. L’implication des artistes oscille entre coopération, résignation et aliénation, le fonctionnement même du système artistique favorisant l’emprise et la manipulation, surtout dans un contexte où la revendication émancipatrice contre les normes bourgeoises et religieuses, dans une perspective quasi-révolutionnaire, s’impose comme norme sociale. À cet égard, Catherine Ringer est à rapprocher de Vanessa Springora et de Eva Ionesco — et de toutes ceux et celles, inconnus, qui eurent à subir ces formes particulières de prostitution auxquelles ceux qui les organisaient cherchaient à les faire adhérer, et qui parfois eurent en sus à subir le prix des « précautions » non prises, soit un avortement.
Une recharge de sacralité captée par le pouvoir
Cette intensité d’existence devenue la forme dominante de la pratique artistique se diffuse enfin assez largement, contribuant à brouiller les frontières entre les genres esthétiques dans le cadre d’une remise en cause des formes canoniques et des hiérarchies. Se produisent ainsi des hybridations volontairement valorisées entre musique « classique » et musiques populaires (jusqu’au heavy metal), entamées dès la fin des années 1960 avec Deep Purple, et que pratiqueront les Rita Mitsouko à leur tour en 2002. Cette saturation existentielle atteint même le pouvoir qui se laisse articuler à elle. D’un côté, il assume ainsi la tendance de fond de la démystification démocratique qui conduit à oblitérer sa propre saturation qu’est la majesté.
De l’autre, il y voit un moyen de capter la puissance existentielle concentrée dans les artistes, afin de procéder à une recharge sacrale qu’il est désormais incapable de véritablement produire seul. Tant Aya Nakamura lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2024 que Catherine Ringer lors de la cérémonie de ratification de l’inscription de la liberté de l’avortement dans la Constitution s’inscrivent dans ce cadre. Mais tous les artistes n’ont pas forcément envie que l’on cherche ainsi à s’oindre de la saturation qu’ils produisent, quand bien même ils sont prêts à célébrer à leur façon des actes du pouvoir qu’ils estiment pertinents. Ainsi fit Catherine Ringer, en subvertissant publiquement les paroles de La Marseillaise et en refusant dans la foulée l’étreinte du président Emmanuel Macron, disant bien une forme d’exceptionnalité revendiquée des artistes contemporains en même temps que leur radicale inscription dans les logiques et les enjeux de leur temps.
De nouveaux saints laïcisés
Et Dieu dans tout ça ? Eh bien, puisqu’il s’agit d’art contemporain, il est très largement absent. À l’autocélébration de la société par le culte, ce qu’était la messe selon Durlkheim, s’est substituée l’autocélébration de la société par le dionysiaque et conjuratoire concert pop-rock-techno, qui permet la production de nouveaux saints radicalement laïcisés qu’il convient de célébrer de leur vivant et de leur mort — et là aussi, Catherine Ringer est topique, à parcourir les médias. Ainsi va donc un monde dont on ne sait où il finira, si jamais il finit.












