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“TikTok n’a pas tué ma fille, mais lui a donné les moyens de le faire”

8 min de lecture
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Crédit : Avec l'autorisation d'Arnaud Ducoin

Pénélope

Après le suicide de sa fille, Arnaud Ducoin découvre l’univers morbide dans lequel elle évoluait via son compte TikTok. Sans attribuer à la plateforme chinoise l’entière responsabilité du drame, il dévoile les rouages infernaux de l’algorithme qui ont amplifié la détresse de sa fille et livre une vibrante plaidoirie en faveur de réseaux sociaux éthiques.

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Un cri du cœur. De colère. Et d’alerte. Ce sont ces trois élans qui ont poussé Arnaud Ducoin, 53 ans, à prendre la parole et coucher sur le papier l’histoire tragique de sa fille, Pénélope. Arnaud et Géraldine Ducoin ont adopté trois enfants, dont Pénélope, leur fille aînée, née au Vietnam. Petite fille intelligente, sportive et sociable, elle se replie sur elle-même au moment de l’adolescence. Elle met fin à ses jours le 29 février 2024, à l’âge de 18 ans, au terme d’une éprouvante descente aux enfers marquée par les scarifications, l’anorexie et les tentatives de suicide. En toile de fond ? Des heures passées nuit et jour sur TikTok, à échanger avec des inconnus, à se mettre en scène et à s’informer de détails morbides véhiculés par des communautés en ligne. Ce n’est qu’après sa mort que ses parents prennent conscience du rôle qu’a joué TikTok dans le suicide de leur fille. "TikTok n’a pas tué ma fille. Mais il a facilité les conditions de sa mort", confie Arnaud Ducoin. "Il l’a rendue possible, envisageable. Il est celui qui a délivré à Pénélope le trousseau de clés pour ouvrir cette funeste porte vers l’abîme." Dans son livre Dérives de TikTok : le combat d’un père (Artège), Arnaud Ducoin dévoile les rouages infernaux de la plateforme chinoise et interpelle les pouvoirs publics au sujet de la protection des mineurs sur les réseaux. Membre du collectif Algos Victima, cellule d’accompagnement juridique et judiciaire des victimes des réseaux sociaux, il a été auditionné par la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok en 2025.

Aleteia : En parlant de Pénélope, vous décrivez une jeune fille solaire, souriante, très sociable. Un changement s’opère dans son comportement vers l’âge de 15 ans, vous évoquez une "descente aux enfers", comment cela s’est-il traduit ?
Arnaud Ducoin : On vivait dans un bonheur absolu, nos enfants étaient joyeux, heureux, on formait une famille unique. Nous les avons élevés dans un écrin de tendresse, d’amour. Aux 15 ans de Pénélope, les choses se sont dégradées, cela correspondait à son entrée dans l'adolescence. Jusque-là Pénélope était une petite fille intelligente, sportive, elle avait des amis, c'était une petite fille qui avait tout pour réussir.

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Et comme elle était plutôt douée à l'école, elle nous a demandé de faire une année de césure en Seconde aux États-Unis. On l’a envoyée aux États-Unis, mais très rapidement, au bout d'à peine un mois, l'organisme nous a rappelés, nous signalant qu'elle se scarifiait et qu'elle se faisait vomir. Elle est revenue immédiatement en France, et son retour a marqué le début de la descente aux enfers. Elle a rapidement été prise en charge par des psychiatres et des psychologues. On a cherché à comprendre son mal-être, mais à aucun moment je me doutais qu'elle était prise dans un algorithme, dans une bulle de filtre de TikTok qui allait l'entraîner jusqu'à son décès.

Vous établissez un lien entre TikTok et le suicide de votre fille, quelle est pour vous la part de responsabilité de la plateforme chinoise dans la mort de Pénélope ?
Nous n’avons malheureusement découvert tout cela qu’après sa mort. Lorsqu'on a eu accès à son ordinateur, on est tombé sur des dizaines de vidéos qui provenaient de TikTok, qui parlaient de la mort, qui décrivaient comment faire un nœud coulant, qui évoquaient des choses très noires. Il y avait même des vidéos d'elle, morbides, dans lesquelles elle se mettait en scène. Je ne dis pas que TikTok a tué ma fille, mais TikTok lui a donné les moyens de le faire. TikTok lui a fourni le mode opératoire, le "tuto". Si ma fille était née 20 ans avant, à l’époque où TikTok n’existait pas encore, elle serait peut-être encore en vie aujourd'hui.

Arnaud Ducoin et sa fille Pénélope.

Vous avez vous-même créé un compte TikTok pour voir comment la plateforme fonctionne. Comment TikTok agit-il pour capter l’attention des jeunes et les enfermer dans ces algorithmes morbides ?
TikTok, c'est avant tout un algorithme de recommandation. Dès qu’un nouvel utilisateur apparaît sur la plateforme, TikTok va le tester, en délivrant des vidéos, certaines sans aucun sens, pour connaître ses appétences et savoir s’il est influençable. Rapidement, TikTok envoie des vidéos qui traitent de sujets violents, comme la mort, parce que ce sont ces vidéos-là qui créent de l'émotion. Quand le réseau social commence à envoyer ce genre de vidéos, et que vous regardez la vidéo dans son intégralité, c'est une première information pour lui. Et si vous likez ou si vous commentez, là, le piège se referme doucement. Très rapidement, vous entrez dans ce qu'on appelle une "bulle de filtre" dans un univers, comme Alice au pays des merveilles qui rentrait par le rabbit hole, le terrier de lapin qui débouchait sur un monde imaginaire. Mais là, vous entrez dans un monde très noir. Vous rencontrez des jeunes, souvent des jeunes filles, qui partagent les mêmes problématiques que vous. Et aujourd'hui, il y a des dizaines de milliers de jeunes qui sont pris dans ces bulles qui véhiculent des contenus négatifs. Il faut aussi souligner l’hypocrisie des réseaux. Si vous tapez "suicide" dans la barre de recherche, vous avez un message de prévention. En revanche, si vous mettez "suic!de" ou un drapeau de la Suisse [le mot "suicide" se décomposant, sur les réseaux, en "Suisse" et "ide", ndlr], les barrières sautent.

Vous avez été auditionné dans le cadre de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok l’année dernière. Que peuvent faire les pouvoirs publics pour que des jeunes comme Pénélope ne soient pas victimes de l’influence néfaste de TikTok ?
J’ai été très attristé d'entendre que le Conseil constitutionnel avait retoqué la loi visant à interdire les réseaux aux moins de 15 ans. Je ne comprends pas qu'on puisse s'opposer à cette loi qui souhaite uniquement protéger nos enfants. Au nom de quoi ? D'une certaine liberté d'expression ? Donc on préfère que des jeunes se suicident pour en contrepartie avoir une liberté d’expression. Je ne pense pas que nos enfants qui sont enfermés dans leur chambre soient très libres. Ils sont pris au piège de leur réseau social. En outre, il faut encadrer les contenus déversés par TikTok. Pourquoi autorise-t-on des vidéos qui prônent le suicide, la scarification, l'anorexie, la pornographie, le harcèlement ? Les dirigeants de TikTok ont une pleine conscience de ce qu'ils envoient sur leur réseau. À l'ère de l'IA, en une fraction de seconde, l'algorithme peut détecter si la vidéo est positive ou négative. Si TikTok veut stopper, encadrer ces vidéos, il en a la capacité, comme il le fait en Chine. Là-bas, le réseau est nickel, les enfants n'ont que des vidéos positives et il y a un couvre-feu la nuit. Nous, nous laissons passer des vidéos qui sont en train d’abrutir nos enfants. Tout ce que je demande, c'est que l'Europe ait le courage de faire ces lois-là, de les faire appliquer et d'imposer aux plateformes des réseaux éthiques.

Que dites-vous aux parents, souvent désemparés, démunis, face à des adolescents qui passent des heures sur leur téléphone ?
Tant que les réseaux sociaux ne sont pas propres, ne donnez pas de téléphone à vos enfants, ne les mettez pas devant des écrans. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des choses positives sur Internet, mais tant que le ménage n’est pas fait, préservez-les. Et pour les parents qui ont des enfants sur les réseaux sociaux, la première chose est d’encadrer l’utilisation. S'ils ont TikTok, allez sur le fil pour prendre la température, c'est un bon baromètre pour savoir si un enfant va bien. Puis essayez d'expliquer aux enfants, sans les juger, qu'on les manipule, qu’on leur vole leur temps. Expliquez-leur aussi ce qui se passe dans leur cerveau.

Est-ce que la foi en Dieu fait partie de votre vie, est-ce qu’elle vous aide à tenir ?
Oui. Depuis ce qui nous est arrivé, nous avons une approche différente de notre foi, de l’Église. Moi, à titre personnel, cela m’aide. Mon fils a demandé le baptême après le décès de sa sœur. Je pense que rentrer dans l’Église, faire partie de cette famille-là, lui a fait énormément de bien. Je pense qu'il avait besoin de ça. Et nous, la foi nous aide aussi au quotidien.

Arnaud Ducoin et ses trois enfants.

Pratique

Dérives de TikTok : le combat d’un père, Arnaud Ducoin, Artège, septembre 2026, 16,90 euros.